Alexopoulos-de Girard, Christina

La non reconnaissance du nom, un verdict de non existence

 
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RÉSUMÉS

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TEXTE INTÉGRAL

Dans le présent article, issu d’un travail de terrain en ex-République de Macédoine, réalisé en 2010, nous avons voulu comprendre comment des Macédoniens macédonophones de Grèce ont vécu des pratiques d’exclusion, de non reconnaissance de leur nom et d’interdiction de leur langue par les pouvoirs publics grecs tout au long du XXe siècle. Les témoignages recueillis et filmés racontent leur expérience de la guerre civile (1946-1949), les persécutions et les luttes de leur communauté dans les années 1940, mais aussi l’héritage de discrimination de la dictature de Metaxas1 dans les années 1930 et l’impossibilité de retour après la fin de la guerre dans leur pays de naissance, interdit pendant très longtemps par l’État grec.2

En nous focalisant sur trois témoignages représentatifs de différents parcours et positionnements sur un ensemble de vingt-quatre témoignages issus de notre travail de terrain en Macédoine du Nord3, nous essayons de comprendre le rôle de l’attribution d’un nom qu’il s’agisse de nom propre ou de toponyme, d’endonyme ou d’exonyme, venant dévoiler la manière dont les acteurs se nomment et sont nommés par les autres ou encore nomment leurs villages et villes d’origine, dans le rapport des acteurs à leur sentiment d’appartenance linguistique, ethnique et culturelle, leur identité nationale et régionale, leurs liens à leur pays de naissance et à leur lieu de vie actuel. À partir de trois récits de vie de Macédoniens de la Grèce, une population macédonienne parlant une langue slave, le macédonien, et habitant traditionnellement dans le nord de la Grèce, forcés à quitter le pays pendant et après la guerre civile, nous essayons d’explorer la place de la nomination, de la reconnaissance et de la négation dans le vécu individuel et collectif des acteurs.

Les témoignages recueillis sont intéressants à plusieurs titres. D’un point de vue historique, ils offrent un regard sur les versions narratives des vaincus de la guerre civile et notamment d’une minorité longtemps réduite au silence. Sur le plan anthropologique, ils permettent de comprendre comment ce vécu historique a été intégré dans la mémoire des Macédoniens partis de Grèce, des populations qui ont soit fui, soit été contraintes à l’exil, vivant actuellement en ex-Yougoslavie et comment il a influé sur la construction de leur identité sociale et sur l’image de soi-même et de l’Autre. Enfin, sur un plan psychanalytique, cela permet de voir l’édification d’une série d’identifications groupales mais aussi d’expériences traumatiques, mettant en relation l’histoire individuelle avec la grande Histoire.

Il nous semble que la question de la nomination est transversale à ces disciplines et qu’elle implique une réflexion sollicitant des outils très diversifiés pour penser les liens entre individuel et collectif à différents niveaux : du plan factuel, où il s’agit de décrire le contenu de la narration des trois sujets, ayant singulièrement vécu une histoire traumatique à résonnance groupale, au plan métaphorique, où tout un jeu d’évocations des expériences de guerre, d’exil et de violences, peut être mis en place, avec en arrière-plan une série d’autres témoignages recueillis qui forment une communauté de mémoire, en passant par le plan phénoménologique, où une réflexion plus approfondie sur la perception de soi et de l’autre est possible.

La question du nom et de son histoire se pose aussi bien pour les lieux que pour les humains. Elle a trait au sujet, à sa reconnaissance et à sa place dans le monde. Comment penser le nom dans son lien à l’histoire, aux lieux et aux personnes qui les habitent à l’aide des témoignages et de leur restitution filmique ? En quoi la non-reconnaissance du nom est-elle allée de pair dans le cas des Macédoniens de Grèce avec des pratiques de négation de l’existence de cette communauté ? Comment vivre ces multiples dénis en lien avec une expérience d’exil pendant longtemps sans possibilité de retour ?

Ces témoignages viennent de personnes qui ont quitté la Grèce pendant ou après la guerre civile et qui racontent une histoire où la nomination est centrale : leur langue, leurs noms et mêmes les noms de leurs villages ont été interdits. S’agissant des toponymes, ils ont d’abord été changés, puis l’État grec n’a plus voulu reconnaître les anciennes dénominations. Membres d’une minorité de langue slave, les Macédoniens ont fait l’objet d’une politique d’assimilation forcée dont leurs récits de vie se font l’écho en laissant apparaître une question centrale pour la subjectivité : comment se définir quand sa langue, son propre nom et le nom de sa terre sont frappés d’interdits ? Dans notre texte, nous essaierons de réfléchir sur le contexte d’énonciation des témoignages lors de notre travail de terrain, puis nous nous focaliserons sur chacun des récits de vie pour essayer d’en dégager la spécificité, enfin nous tenterons de réfléchir sur leur consignation et restitution filmique qui constitue aussi une mise en dialogue des récits invitant à une écoute de leur polyphonie discursive.

1. Du terrain ethnographique au récit autobiographique

Les propos recueillis correspondent à un travail de terrain effectué dans le cadre d’une réflexion sur la mémoire de la guerre civile grecque auprès des acteurs du conflit. Le but de ce travail était d’étudier les narrations sur la période de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre Civile qui s’en est suivie, pour tenter d’identifier les processus mémoriels à l’œuvre dans l’expression testimoniale orale. Nous avions essayé de comprendre comment s’opérait la reconstruction du passé en référence à la constitution d’une trame narrative, entre continuité et rupture, quelles étaient les modalités d’expression de différentes formes de narrativité, verbale et extra-verbale, et comment le témoignage rendait compte d’une expérience subjective dans sa singularité, entre déterminismes sociaux et choix individuels ou encore entre discours dominants et expressions minoritaires.

La question du nom en tant qu’emblématique de la négation d’un sujet individuel et collectif a donc émergé dans le cadre de cette réflexion plus vaste sur la mémoire d’un passé qui divise encore la société civile grecque, sur les clivages et dénis qui ont marqué la politique gouvernementale du pays avant, pendant et après la guerre-civile et sur l’héritage des persécutions pour des parties invisibilisées de la population, qu’il s’agisse d’opposants politiques ou de minorités traitées comme indésirables.4

L’expression testimoniale, recueillie, pensée, restituée sous forme de document filmique, faisant lui-même écho à une élaboration psychique et à un travail de réflexion autour des enjeux manifestes dans les récits, signe le passage d’un travail de terrain où le chercheur rencontre des informateurs à la construction d’une narration, faite de récits autobiographiques, donnant la parole aux sujets et favorisant un travail de co-création, respectueux de leur subjectivité.

Au départ, nous avons voulu demander aux acteurs de nous faire le récit de certaines expériences saillantes de leur vie, en relation avec l’engagement politique, la participation active à la Résistance et/ou à la Guerre Civile, les années de déportation ou d’exil qui s’en sont suivies.5

Très vite, notre intention de mener des entretiens semi-directifs s’est infléchie vers un autre choix méthodologique, plus propice à une écoute et à une parole libres. Nous avons décidé de communiquer à nos informateurs le thème de notre recherche autour de la mémoire, puis de leur demander de nous raconter l’histoire de leur vie, telle qu’elle leur venait à l’esprit. Cette attitude, accompagnée d’un réel désir d’accueillir tout ce qui pouvait venir d’eux à la fois sur le plan émotionnel et au niveau d’un discours plus secondarisé, a favorisé l’émergence d’une écoute à plusieurs niveaux, alliant l’expression des affects à celle de représentations, dans les discours des participants.

Les langues des entretiens ont été le grec et le macédonien mais aussi le français et l’anglais puisque nous nous adressions à nos interprètes6 dans ces langues-là. La plupart de nos témoins avaient gardé un usage de la langue grecque puisqu’ils étaient nés en Grèce et avaient pour certains commencé une scolarité là-bas, même si, de fait, ils étaient bien plus à l’aise en macédonien. Parler grec pouvait constituer pour nos informateurs un voyage dans le temps et l’espace les rapprochant de leur lieu de naissance, devenu depuis une terre où on leur faisait sentir qu’ils étaient étrangers. Devenir étranger à soi-même, telle a été l’expérience prototypique de ces personnes interdites de retour dans leur pays de naissance, obligées de taire leur langue quand elles étaient encore là-bas puis de subir tous les changements de toponymes venant leur signifier la fin d’un monde familier. C’était donc une plongée dans une langue qui leur avait en partie appartenu puisqu’elle avait été apprise et pratiquée mais aussi une langue qui avait surtout été associée au pouvoir étatique, à la violence de l’assimilation forcée, à un idiome utilisé de manière à les exclure du paysage social et national. Le grec avait été une langue monopolistique, son usage avait été subordonné à une volonté de discrimination et de persécution, ses visées avaient été celles du nationalisme d’État.

Est-ce que parler cette langue ne serait pas perçu par nos informateurs comme un positionnement néocolonialiste, continuant à nier leur identité ? Est-ce qu’au contraire, l’entendre ferait émerger de bons souvenirs, des luttes partagées avec les maquisards grecs, des moments de complicité dans les prisons et les camps où Grecs et Macédoniens, opposants politiques ou détenus à titre préventif, ont été internés ? Se priver de parler le grec avec eux ne serait pas implicitement faire comme si le seul usage possible de cette langue était celui de l’État grec, alors qu’il serait au contraire important de s’en démarquer en se montrant respectueux de l’autre, inclusif et bienveillant, tout en utilisant cette langue que nous avions en commun et qui faisait malgré tout partie de leur histoire ? Comment pouvoir parler dans une langue commune, en l’occurrence pour nous le grec, sans être associée à cette violence originelle qui continuait toujours à exister dans les relations entre les deux pays du fait du refus de l’État grec d’une pleine reconnaissance du pays voisin ? Ces questions sont loin d’être anodines tant les moyens déployés pour une recherche, nos positionnements éthiques, nos méthodes sur le terrain peuvent avoir un impact sur nos résultats, sur le sens de notre travail mais aussi sur ce qui reste à ceux qui ont bien voulu partager avec nous leur témoignage.

Mener l’entretien dans leur langue maternelle, le macédonien, par le biais d’interprètes, présentait l’avantage indéniable de leur permettre de s’exprimer avec plus d’aisance mais aussi de se sentir respectés dans leur identité culturelle et linguistique. En tant que ressortissante grecque, il nous semblait important en effet de nous démarquer de l’attitude canonique de notre pays d’origine et en accord avec une recherche sur la mémoire et la nomination, nous mettre au diapason de nos interlocuteurs. Mais était-ce pour autant à nous de choisir ce qui serait le plus respectueux pour l’autre ? Et si toutes ces considérations sociolinguistiques étaient une façon en fin de compte de nier la subjectivité individuelle, celle de chaque témoin, libre de naviguer entre les différents univers linguistiques et culturels qui l’avaient animé et qui continuaient à faire sens pour lui ?

Et c’est à ce moment-là que l’idée d’une polyphonie a émergé. Une polyphonie interne, propre à chaque interlocuteur, lui permettant de passer d’une langue à l’autre, en fonction de son désir, accueillie par une polyphonie externe, autorisant dans notre dispositif avec interprète que les différentes langues résonnent, la mienne, celle du traducteur, le français, celles nombreuses de nos témoins, tel Goce, qui au gré de ses voyages avait été scolarisé dans quatre pays différents et maîtrisait autant de langues.

Face à cette expression plurielle, nous avons essayé de mener nos entretiens dans le respect de l’autre, dans l’écoute empathique de son histoire, sans jugement de valeur et en essayant d’éviter tout réductionnisme culturel ou social. C’étaient des individus qui s’exprimaient, certes en tant que membres d’une communauté persécutée, mais aussi en tant que sujets singuliers avec une histoire familiale qui leur est propre, un parcours migratoire chaque fois distinct et des choix subjectifs leur appartenant.

Il nous a semblé important de communiquer à nos informateurs que nous parlions macédonien, grec ou toute autre langue, ou encore que nous venions de France, de Macédoine ou de Grèce, que notre écoute était celle de leur histoire particulière. Il s’agissait aussi d’expliciter l’objectif de notre recherche pour signifier qu’il s’agissait bien pour nous de donner la parole à nos témoins, de consigner leur version de l’histoire, d’entendre leur expérience vécue face à des discours hégémoniques traditionnellement exclusifs à leur égard. Dès lors, le choix linguistique et plus globalement narratif et mémoriel a été celui des acteurs, libres d’évoluer entre différents univers de référence, pour construire leur récit.

Notre positionnement psychique nous a placée en témoin de témoin, dans un rôle de médiation, permettant l’avènement d’un récit autobiographique, pris dans une adresse à l’autre et ayant vocation à être restitué à un large public. Aussi, notre travail de terrain nous a-t-il permis de nous transformer en passeur assurant la liaison entre différents lieux, dans une traversée de frontières qui, d’une certaine façon, faisait écho à celle des réfugiés et autres déportés dont nous avons recueilli les propos. Ce travail de transmission était aussi investi d’une dimension transgénérationnelle où il y a eu, du côté des témoins, un désir de transmission aux générations suivantes d’une expérience de vie et d’un certain regard sur leur parcours.

Les différents entretiens entrent en dialogue entre eux et plusieurs thématiques se retrouvent dans les témoignages, en portant à chaque fois la marque de la subjectivité du narrateur et le poids d’un contexte social et historique. Les différents entretiens éclairent, chacun de son côté, les représentations sociales et le vécu personnel des acteurs, dans une pluralité des regards qui donnent à voir différentes facettes de l’expérience de l’engagement, de la guerre et de l’exil.

2. Autour de l’engagement politique, de la guerre et de l’exil

Le contexte de notre travail de terrain a été marqué par les relations difficiles entre la Grèce et la Macédoine, en lien avec la question de la reconnaissance du nom de l’ex-République de Macédoine et de ses habitants par la Grèce. Les personnes rencontrées faisaient toutes partie de différentes associations de Macédoniens ayant vécu dans le nord de la Grèce, région qui dans leurs discours était appelée « Macédoine de l’Égée ». Leurs témoignages faisaient souvent des allers-retours entre le présent et le passé pour faire le rapprochement entre différentes expériences de négation, vécues à titre personnel ou transmises par la mémoire collective dans sa dimension transgénérationnelle ou encore par la mémoire institutionnelle et les discours historiographiques officiels. Retracer le contexte historique de la région dans une mise en perspective avec la parole testimoniale permettra de mieux identifier les enjeux de l’engagement politique, de la guerre et de l’exil dans la mémoire des Macédoniens du nord de la Grèce, partis pendant ou après la guerre civile grecque (1946-1949).

Quand ce travail de terrain a été mené en 2010, la question de la reconnaissance du pays par son voisin n’avait pas encore été réglée. Depuis la situation a considérablement évolué dans la mesure où un accord a été trouvé autour du nom de la Macédoine ex-yougoslave, appelée Macédoine du Nord suite aux accords de Prespa7 en 2019. Mais ce changement est loin d’avoir résolu des décennies de négation de la langue et de la culture macédoniennes et de répression des populations qui osaient s’en réclamer. Par ailleurs, la résolution du problème s’est soldée par un nouveau nom dans une logique de compromis qui constitue pourtant une violence fondamentale pour les personnes concernées. Changer encore de nom suite aux pressions de la Grèce, qui avait déjà refusé aux populations macédoniennes le droit de l’auto-désignation, pourra être vécu comme une régression supplémentaire se rajoutant à tous les problèmes économiques, sociaux et politiques du pays.

L’ensemble de nos témoins a connu la période de la guerre civile qui les a profondément marqués, puisqu’ils ont dû quitter à ce moment-là ou quelque temps après leur terre natale et subir les exactions de l’armée régulière et des milices paramilitaires. Ils se sont tous montrés très sensibles à la question du nom de leurs villages, changé par le gouvernement grec, mais aussi à celle de la non-reconnaissance de leur nom propre et de leur histoire.

En effet, le gouvernement grec a continué de manière ininterrompue sa tentative de faire disparaître toute trace de la pluralité ethnique et linguistique du pays :

Depuis 1977, tous les noms de lieux et nom de rues de trois préfectures où les Turcs sont concentrés ont été changés : les noms turcs ont été supprimés et remplacés par des noms grecs. De plus, un décret interdisait l’emploi des anciens noms à des fins officielles sous peine d’amende ou d’emprisonnement. La mention du toponyme ou de l’odonyme turc entre parenthèses après ou en-dessous de celui en grec a été également interdite par les autorités. Cette pratique a été étendue à tout le pays et il n’existe à l’heure actuelle aucune affiche en une autre langue que le grec ou… l’anglais. En effet, l’affichage en langue anglaise est accepté dans les lieux touristiques pour des raisons pratiques. En fait, cette tolérance ne change en rien la règle de l’unilinguisme grec aux dépens des langues minoritaires du pays (macédonien, bulgare, turc, albanais ou arménien). (Leclerc, 2006)

Dans les discours de nos témoins, il a été même question de « tentatives de génocide » à répétition par le gouvernement central, dans le sens de l’extermination d’une population et d’une culture minoritaires du pays qui, au début du siècle dernier, étaient majoritaires dans la région. Un sentiment de persécution massive dans le temps a ainsi été clairement exprimé. Si notre travail de terrain n’était pas spécifiquement pensé autour de cette question, il est apparu très vite que la question de la mémoire de la guerre était indissociable dans l’esprit de nos informateurs macédoniens de celle de la sauvegarde de leur identité ethnique, culturelle et linguistique.

Cet élément commun à l’ensemble des témoignages des Macédoniens différencie leur expérience de celle d’autres habitants de la Grèce et notamment de la population grecque en dehors de la région grecque de la Macédoine. Pour les acteurs engagés dans la guerre civile grecque et n’ayant pas de relation avec la communauté macédonienne de langue macédonienne, la guerre civile s’inscrivait dans le prolongement de la résistance, qui était perçue à la fois du côté de la guerre de libération nationale et du côté des luttes sociales, face à un ancien ordre désavoué.

Le Parti Communiste grec, force majeure dans la Résistance contre l’occupant nazi, avait soutenu les revendications de la minorité macédonienne et s’était prononcé pour l’égalité des droits, voire même pendant un court moment, pour l’autonomie de la région dans le cadre d’une confédération balkanique. Ses positions internationalistes lui avaient valu l’accusation de trahison nationale par les partis traditionnels. Si la partie de la population grecque qui s’était rangée du côté de l’Armée Démocratique, procommuniste, s’est battue pendant la guerre civile contre la monarchie imposée par le gouvernement britannique et contre les discriminations et les persécutions violentes dont la gauche grecque avait fait l’objet au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans la continuité des pratiques de la dictature profasciste de Metaxas (1936-1940), la population macédonienne s’est battue aussi et surtout pour la reconnaissance de ses droits.

Doublement pénalisées, à la fois dans leur appartenance de classe et dans leur identité culturelle, les populations rurales de la région, devenues minoritaires après l’échange des populations entre la Grèce et la Turquie, lors des accords de Lausanne, et l’installation massive de réfugiés turcophones et hellénophones dans la région, subissent des interdictions multiples, allant de l’usage du macédonien, proscrit même dans le cadre privé, jusqu’à l’accès aux différents emplois réservés aux sujets loyalistes considérés de « conscience grecque ». Cette dernière restriction est valable pour l’ensemble de la population assujettie à des certificats de loyauté et à des déclarations de repentir visant à discriminer les anciens résistants du Front de Libération Nationale, les communistes ou leurs sympathisants, et bloquant l’accès à la plupart des métiers ceux qui sont considérés comme « ennemis de la Nation ».

Les témoignages recueillis reviennent sur ces pratiques discriminatoires, en offrant un regard de l’intérieur, sur ce qui a été l’expérience singulière d’hommes, de femmes et d’enfants, confrontés à des formes de violence politique multiples dans différents lieux (prisons, école, commissariats de police) et dans différents contextes (rencontre avec les militaires et les paramilitaires ou les milices d’extrême-droite qui sévissaient en zone rurale pendant le conflit, confrontation aux forces de l’ordre, rencontre traumatique avec l’instituteur et les policiers). Ils permettent de retracer les conditions dans lesquelles le sentiment d’identité s’est construit pour les différents acteurs, à la fois dans leur rencontre avec un ordre extérieur discriminant et persécuteur et dans leur expérience d’exil avec son lot de séparations et de pertes. Et en même temps, nos informateurs ont expérimenté l’accueil en ex-République de Macédoine et ont vécu divers déplacements dans les pays de l’Est. Leur sentiment d’identité est aussi lié à ces expériences migratoires et à la confrontation à d’autres formes d’altérité que celle représentée par le gouvernement grec et ses institutions. Des expériences fortes d’intégration où ils se sont sentis respectés et accueillis sont aussi constitutives de leur sentiment d’identité.

Dans les récits recueillis, l’identité comme la mémoire sont polymorphes, multidirectionnelles et plurifocales. Elles connaissent différentes formes, vont dans des sens divergents et émergent de pôles bien distincts qui néanmoins coexistent. Elles ont trait aux expériences individuelles et collectives, aux groupes d’appartenance et de référence, aux rôles et places de chacun dans la dynamique familiale et communautaire.

La question du nom est présente dès le début du témoignage d’Evdoxia Tchuleva qui commence par indiquer comment « on les appelait » et comment « ils s’appelaient ». Elle se retrouve aussi tout au long du récit chez cette personne qui est parfaitement bilingue et pour qui le grec fut à la fois la langue d’un État persécutant mais aussi d’une expérience communautaire forte quand elle fut incarcérée avec des prisonnières politiques de toute la Grèce dans la région d’Attique. Pour Evdoxia Chuleva, l’expérience de la prison en Grèce avec des codétenues hellénophones et quelques macédonophones fut vécue comme un moment de communion, de réalisation de son idéal politique et d’accomplissement personnel à travers tous les enseignements reçus par ses camarades lettrées. Elle a le sentiment d’avoir vraiment eu sa place parmi ses codétenues, d’avoir réussi à apprendre à lire et à écrire, et même d’avoir été reconnue dans ses différentes appartenances groupales, au point d’avoir éprouvé le sentiment, après sa libération, d’être devenue étrangère à son propre village. Elle ne put alors que partir puisque tout ce à quoi elle tenait avait déjà disparu. L’identité de prisonnière politique s’avère tout aussi importante que celle de Macédonienne en exil parce que cela correspond à un choix librement consenti, celui de s’engager dans la lutte pour le peuple macédonien et la cause révolutionnaire. Son départ est pensé comme inévitable dans le contexte de jadis et en même temps, il semble correspondre à un exil déjà vécu au moment de sa déportation à Athènes. Partir en Macédoine dans les années 1960 s’inscrit alors dans la logique de son premier exil de son village, qui avait subi entretemps un réel ethnocide. Traverser la frontière, ce n’est que se mettre en conformité avec une expérience de déportation et d’exil, déjà subie par elle et ses proches, et quitter un pays où l’État la persécuta à la fois pour son identité politique de gauche et pour son identité ethnique de Macédonienne. Doublement rejetée et privée du support communautaire qu’avait pu représenter sa vie avec ses codétenues, elle ne put, de retour dans son village dévasté, que décider de partir. Son départ tardif est, dans sa temporalité, un après coup traumatique, une deuxième expérience de violence qui vient resémantiser la première par rapport aux événements des années 1940.

Dans ses propos, Stoja Vulianovitch apparaît autant comme une femme macédonienne persécutée et obligée de traverser les frontières pour sauver sa vie et celle des enfants dont elle a la charge que comme une figure maternelle bienveillante et sacrificielle. Elle est « mère » adoptive des enfants et elle ne décide de se marier qu’une fois qu’elle est certaine que ce mariage ne l’empêchera pas de continuer son œuvre auprès des petits réfugiés séparés de leurs familles. Son témoignage est articulé autour de cette menace vitale. « Nous fuyions la mort », dit-elle. Tout son récit se fait l’écho de cette traversée des frontières faite dans la peur d’une mort imminente et de son sentiment de responsabilité accablante, alors qu’elle n’avait que 19 ans. Elle fut investie de la mission de sauver les enfants de la communauté en les conduisant de l’autre côté de la frontière, alors qu’ils se trouvaient dans un pays à la fois bombardé par l’aviation américaine, qui jeta pour la première fois ses bombes de napalm, et parsemé de milices d’extrême-droite, coupables de viols massifs, de torture, d’exécutions sommaires et autres actes ethnocidaires. Son témoignage plein d’émotion nous refait vivre le calvaire de ces enfants, privés de leurs parents et persécutés pour leur appartenance à une minorité ethnique.

Le témoignage de Gotse Kanzourov, qui est un de ces enfants persécutés, revient sur le vécu d’exclusion en Grèce et du départ difficile et périlleux vers le bloc de l’Est. Dans son récit, le choix dont sa famille disposait se limite entre le fait de partir pour avoir une chance de survivre ou rester sur place et mourir. Cela nous semble d’autant plus important à signaler que ce témoignage réhabilite le vécu et les représentations des témoins directs face à un discours politique longtemps véhiculé par l’historiographie nationaliste grecque qui parla de levée d’enfants en en faisant le rapprochement avec des pratiques de janissariat des Ottomans.

Les communistes y étaient alors comparés aux « infidèles » qui prélevaient l’impôt du sang en kidnappant des enfants, en les enlevant de leurs familles et en les élevant dans « la foi de leurs ennemis ». Or, dans le discours de nos témoins, s’il y a un janissariat, il est davantage à placer du côté des orphelinats et centres de rééducation politique, organisés par la reine Frédérica pour les enfants des opposants au régime, que l’on considérait comme indignes de les élever. Dans cette accusation spéculaire, renvoyée de part et d’autre, il nous semble néanmoins que le fantasme de vols d’enfants élevés contre leurs parents est central pour penser la violence politique et les déplacements de populations dans la région.8

Pour nos informateurs macédoniens, leur départ en Macédoine est pensé comme une traversée des frontières qui leur sauva la vie dans le contexte de la guerre civile et, en même temps, comme un arrachement très douloureux à leur famille. Notre témoin ne reconnaîtra pas son père quand il le retrouvera plusieurs années après à Tachkent, après avoir vécu dans trois pays différents et avoir été obligé d’apprendre trois langues distinctes en plus du macédonien et du grec : le serbo-croate, le tchèque et le russe.

Il nous a fait part de toute la violence subie à l’école grecque, en raison notamment du fait qu’il avait dit son prénom, à consonance slave, quand son instituteur le lui avait demandé. Battu jusqu’au sang dès son premier jour à l’école, il s’en était plaint auprès de son grand-père qui, en demandant des explications à l’instituteur, s’est retrouvé au poste de police, a subi des actes de tortures et en est resté handicapé à vie.

La scène évoquée, celle de la non-reconnaissance avec le père, garant symbolique de l’attribution du nom dans les cultures patrilinéaires, ne peut qu’évoquer l’importance de la non-reconnaissance dans son histoire. L’absence d’un tiers bienveillant, d’une loi protectrice, d’une instance permettant de garantir les droits de l’enfant et ceux d’une minorité persécutée peuvent se lire comme une série d’expériences de non reconnaissance dans le social. Son prénom est nié à l’école, son grand-père est nié dans sa fonction parentale, passant du rang d’autorité savante lui ayant enseigné les rudiments de la langue grecque pour le préparer à l’école à celui d’homme boiteux à vie, son père est aussi déchu dans la narration, n’étant plus à même de reconnaître visuellement son fils. Cette série de non reconnaissances allait trouver un pendant symbolique dans le changement de toponymes, dans la négation du droit de retour pour des Macédoniens déchus de leur citoyenneté grecque, mais aussi dans l’obligation, pour espérer revoir la maison de son père, de déclarer un toponyme hellénisé comme lieu de naissance.

Gotse Kanzourov nous a effectivement parlé de l’impossibilité pour ses compatriotes de retourner sur leur terre natale dans la mesure où les toponymes de naissance qui apparaissaient sur leurs papiers ne correspondaient pas aux noms actuels, entretemps hellénisés par le gouvernement grec, et de toutes les mesures de précaution qu’il avait dû prendre pour se déguiser en chasseur et partir revoir en cachette son village natal.

Entre les villages qui ont été détruits, voire sciemment effacés de la carte, durant la guerre civile, et ceux dont le nom avait été changé, il était devenu très difficile de faire valoir son attachement à une terre qui, d’une certaine manière, apparaissait comme n’existant plus pour eux, comme si les réfugiés étaient bannis à jamais de la terre qui les avait vu naître. Ou pis encore, comme si eux-mêmes n’existaient plus aux yeux de la loi. La question du nom, en tant que reconnaissance symbolique d’une existence accréditée par la communauté, ne fait que mettre en relief le déni dont ces réfugiés ont fait l’objet, véritable verdict de non-existence.9

Leurs témoignages viennent au contraire dire qu’ils existent bel et bien et que leur parole est importante, tout comme leur droit à l’autodétermination. Dans le contexte actuel, marqué par l’hétéronomie, il nous semble en effet important de montrer d’anciens réfugiés relatant leur témoignage de la traversée des frontières pour rappeler aussi que ces sujets reviennent sans cesse dans l’actualité et posent la question du respect des droits de l’homme, dans un monde où le pluralisme coexiste avec des fantasmes d’homogénéisation et d’uniformité culturelle.

3. L’acte testimonial, entre consignation et restitution filmiques

Les témoignages dans leur diversité de forme et de contenu nous renseignent sur différents aspects de la manière dont les différentes questions d’identité se sont posées pour les acteurs. Le fait d’avoir consigné leurs récits sous forme filmique nous semble important à plusieurs égards, tant du côté du sens de cette consignation associant l’image au mouvement et au son que du côté de sa restitution auprès du public en termes de reconnaissance.

Les témoignages ont été filmés en temps réel avec le consentement de nos informateurs, puis nous les avons visionnés et avons procédé à une sélection de quelques extraits à notre sens particulièrement pertinents pour penser la non-reconnaissance de ces personnes, de leurs noms, de leurs lieux, de leurs histoires. Ce travail filmique a donné lieu à un moyen métrage que nous avons intitulé « Trois voix macédoniennes : histoires de noms, de lieux et de personnes »10. Ce travail de co-création s’est ainsi déroulé dans le cadre d’un véritable pacte testimonial. « Ce contrat […] appelé le pacte testimonial peut se lire ainsi : pendant une courte période déterminée à l’avance, le témoignaire [destinataire du témoignage] va accompagner le témoin dans son voyage de mémoire, et faire tout ce qui est en son pouvoir pour le protéger. Au terme de ce voyage de mémoire, le contrat prendra fin » (Waintrater, 2000 : 206).

La consignation filmique a permis de rendre compte de la manière dont ce souvenir du passé était vécu dans le présent à travers une expression infra-verbale et corporelle. Les gestes des mains, les mouvements du corps tout entier, les mimiques du visage, le regard tantôt fuyant, tantôt fixe, la modulation de la voix, les moments d’absence, de silence rêveur ou gêné, d’évocation de moments douloureux entrecoupés de larmes, viennent ponctuer le récit et lui apporter toute son épaisseur humaine. Le document filmique permet en effet de voir l’énonciation des acteurs et de repérer les modalités de coordination des différentes formes de leur expression, à la fois verbale et extra-verbale. Si Evdoxia Tchuleva est dans une certaine maîtrise du récit, Stoja Vulianovitch s’exprime de manière bien plus spontanée dans une certaine dramatisation narrative. L’immédiateté de son discours, l’expression massive des affects et la mise en avant du vécu personnel contrastent ainsi avec le récit plus factuel de Gotse Kanzourov qui, présent lors de l’entretien de Stoja Vulianovitch, s’était néanmoins montré clairement ému par ce que la vieille dame avait raconté.

Cette diversité de style nous éclaire à la fois sur les modalités de défense et les angoisses des sujets et sur leur rapport au récit de soi adressé à un interlocuteur, dans une dialectique diversement déclinée entre ce qui relève de sa présence au monde et ce qui a trait à son interaction avec les autres. Cette pluralité des points de vue participe à la polyphonie testimoniale et permet de restituer des fragments de perception, des bribes discursives, des éléments de représentation propres à la fois à chacun des sujets interviewés et à l’ensemble du groupe ainsi constitué, dans une dynamique collective qui est toujours plus que la somme des parties. Leur restitution filmique permet de les mettre en dialogue pour montrer comment les sujets se sont emparés de cette expérience commune du départ et de l’exil, en relation avec leur identité sociale et leur intériorité psychique. La restitution filmique sert le propos de l’anthropologue en permettant de scruter les modalités d’expression et les différents sens accordés par les acteurs mais aussi de s’en affranchir pour se constituer en objet de création à part entière.

Témoignages vivants de personnes qui vibrent, qui se mettent en colère, qui expriment leur tristesse, leur espoir ou leur soulagement, les récits filmés permettent que ces voix longtemps condamnées au silence, privées de langue et de locuteurs, puissent exister en devenant audibles. L’écriture filmique devient ainsi une caisse de résonnance et un lieu de reconnaissance. Face à une négation systématique de leurs noms, de leurs lieux et de leurs histoires, le travail filmique permet de restituer un espace scénique d’affirmation de soi, d’acceptation et d’authentification.

Ces témoins ont été privés de la reconnaissance de leur appartenance à une ethnie, puisqu’on leur refusa l’autodétermination et l’auto-désignation mais aussi plus globalement du fait que l’on nia l’existence de l’ethnie en question. Avant de porter sur le mot, le déni porte sur la chose même. Mais les deux vont de pair, nier le nom est aussi une manière de refuser de reconnaître l’existence, d’invisibiliser, de faire disparaître. De plus, on les a aussi privés de leur nationalité grecque avec obligation de demander leur « naturalisation » s’ils voulaient revenir dans leur pays d’origine et l’obligation d’accepter de n’être plus eux-mêmes, d’être pour ainsi dire autres, une sorte de nouveaux arrivants, des étrangers en procédure de demande de naturalisation11. De la sorte, on procéda à leur « effacement » multiple, à la fois ethnique, national, citoyen, d’un point de vue historique et juridique.

Le support filmique montre une diversité de formes et de sens différemment vécue par les acteurs. Il propose une tentative de représentation à partir de ce que l’auteur du document a retenu dans son travail sur la question de la nomination. L’auteur participe alors à un travail de co-création filmique avec les acteurs. Une quatrième voix, celle du responsable de l’écriture filmique du documentaire, se rajoute à ces trois voix macédoniennes pour donner la réplique et permettre que cette polyphonie puisse être entendue à la fois à l’intérieur des témoignages sélectionnés et présentés les uns après les autres, mais aussi sous forme dialogique entre les témoins et le public, amenés à visionner cette expression. Nous avons voulu mener ce travail de passeur qui est aussi, nous semble-t-il, celui de toute création, censée transmettre un certain regard ou, encore mieux, en faire croiser plusieurs.

Conclusion

Nous avons cherché à constituer un corpus de témoignages, riches et diversifiés, dont nous n’avons présenté qu’un petit échantillon, à y appliquer une réflexion pluridisciplinaire, orientée autant vers la subjectivité des acteurs que vers leur identité sociale et à mener un travail de restitution de cette rencontre testimoniale sous forme de film. Il nous a semblé important de respecter la polyphonie dialogique des acteurs en même temps que la singularité des vécus qui leur sont propres. Notre travail a été pensé sous forme de co-création respectant l’expression libre, verbale ou extra-verbale, le processus associatif et les points de vue des acteurs, jusqu’à leurs contradictions. Plutôt que de chercher à déconstruire une certaine idéalisation dont la vie en Macédoine a pu faire l’objet, nous nous sommes limitée à questionner le silence des acteurs sur certains aspects de leur quotidien, sans chercher à proposer un point de vue d’expert.

Il est apparu à travers les témoignages recueillis que le refus de l’État grec de permettre à la population macédonienne d’accéder au droit à l’auto-désignation, l’interdiction systématique de l’usage de sa langue, les remplacements des toponymes slaves par des noms antiquisants et l’obligation faite à ceux qui voulaient se rendre quelques jours en Grèce de reconnaître le nouveau nom grec au détriment du toponyme macédonien qu’ils avaient toujours connu ont été des moyens de nier une altérité ethnique, culturelle et linguistique. La non-reconnaissance a ainsi pu fonctionner comme un verdict de non-existence. Dans ce sens-là, participer à un travail testimonial, donner son point de vue, être entendu dans sa vérité, peut avoir une valeur subjectivante pour les acteurs.

Si le savoir est du côté du sujet et le travail d’interprétation du côté du public, notre rôle a été sans doute celui d’une écoute des témoignages dans leur diversité et d’une tentative de restitution de leur singularité. En même temps, le travail de restitution filmique comporte un aspect sélectif inaugurant une grammaire d’écriture qui ne coïncide pas forcément avec les modalités d’énonciation du témoin. Il porte aussi l’ambition de montrer à un large public, ce qui souvent relève davantage d’un ressenti vécu dans le cadre de l’échange testimonial, véritable pacte de transmission. Le risque consiste alors de ne pas être conscient de la part de perte que ce travail comporte de manière structurale et d’y confondre les trois niveaux énoncés dans notre introduction. Entre le factuel, sa perception et son interprétation, il existe tout un travail de transformation riche en métaphores et métonymies qui rend à la création filmique son statut très particulier de représentation d’une certaine réalité bien plus que de reproduction immédiate de celle-ci. Le travail filmique invite ainsi, autant au moment de la création que lors de la diffusion du documentaire, à un décentrement que l’anthropologue comme le cinéaste gagnent à pratiquer mais aussi à penser pour éviter de se substituer aux acteurs ou de se prendre pour eux. Autrement dit, il nous semble important de laisser une place au manque et au doute, face à ce qu’on a su transmettre de la vérité de l’autre et plus généralement face à ce qui est susceptible d’en être communiqué.


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Notes

1 Ioannis Metaxas est un dictateur grec qui gouverna de 1936 à 1941 de manière extrêmement autoritaire et violente.

2 Le présent article gagne à être consulté dans la continuité de nos précédents travaux sur la question macédonienne d’un point de vue historique. Cf. Alexopoulos-de Girard, 2011 et 2015.

3 Les entretiens ont pu être menés à l’aide d’interprètes.

4 Sur la répression de la langue et de la culture du peuple macédonien, voir Pejoska-Bouchereau, 2009 ; Alexopoulos-de Girard, 2015 ; Kostopoulos, 2000.

5 Pour une présentation de ces questions historiques, voir Alexopoulos-de Girard, 2011 et 2015.

6 Nous souhaitons saluer le travail bénévole des deux lecteurs de la section de macédonien de l’INALCO, Ognen Vangelov et Jovan Kostov ainsi que le soutien intellectuel et humain constant de Frosa Pejoska–Bouchereau, PU de langue et de culture macédoniennes à l’INALCO.

7 L’accord de Prespa (en macédonien Преспански договор / Prespanski Dogovor ; en albanais Marrëveshja e Prespës ; en grec Συμφωνία των Πρεσπών ; en anglais Prespa agreement) est un traité conclu le 12 juin 2018 pour entrer en vigueur le 12 février 2019 entre la Grèce et la Macédoine du Nord sous l’égide de l’ONU et ce, afin de résoudre le différend sur le nom du pays qui opposa les deux pays depuis l’indépendance de l’ex-République yougoslave en 1991. Il se substitue à l’Accord intérimaire de 1995 et aboutit au nom « République de Macédoine du Nord ».

8 Pour une mise en perspective extrêmement pertinente de la question du janissariat, voir Pejoska-Bouchereau, 2010.

9 Sur ce concept, voir Aulagnier, 1986.

10 Le moyen métrage « Trois voix macédoniennes : histoires de noms, de lieux et de personnes » préparé par nos soins, a été projeté au Festival des cinémas d’Europe du Sud-est à l’INALCO en mai 2016.

11 Voir à ce sujet Tachko Gheorghievski, 1989, Le cheval rouge, Paris, L’Âge d’Homme.


POUR CITER CE DOCUMENT

Alexopoulos-de Girard, Christina, 2019, «La non reconnaissance du nom, un verdict de non existence», Les Cahiers du GEPE, Nationalisme(s) et reconfiguration identitaire, Strasbourg : Presses universitaires de Strasbourg, URL : http://cahiersdugepe.misha.fr/index.php?id=3512
 


A PROPOS DE

Christina Alexopoulos-de Girard

alexopoulos_8@hotmail.com
Université de Strasbourg, INALCO/CREE
Après des études en Lettres modernes et classiques et Sciences du langage à Paris 4, l’auteure a soutenu une thèse de « Langues, Littératures et Sociétés » à l’INALCO. Elle a aussi étudié l’anthropologie à l’EHESS et la psychologie à Paris 7 où elle a soutenu une thèse de recherches en psychanalyse et psychopathologie. Elle a enseigné aux universités Lille 3, Paris 7, à la Faculté des langues de Strasbourg, à l’Université d’Angers et à l’INALCO.