TSAMADOU-JACOBERGER, Irini

Norme, variation et changement linguistique. Discours sur le génitif en grec moderne

 
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RÉSUMÉS

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TEXTE INTÉGRAL

Introduction

En grec moderne standard1, le génitif, cas emblématique qui varie aussi bien au niveau morphologique et accentuel que syntaxique, continue toujours et encore à intéresser, en tant qu’objet du discours, les études et les discussions menées par les grammairiens, les linguistes et les « surveillants »2 de la langue3.

Dans cet article, il s’agira d’examiner si le discours métalinguistique sur le génitif a évolué dans le temps et dans quelle mesure ce discours pourrait éclairer les rapports entre norme, variation et changement linguistique, notions étroitement liées, pour ce qui est de la langue grecque, au fait diglossique et au processus de standardisation4.

Triandafyllidis, auteur de la première grammaire du démotique grec standard, traite le fait diglossique en rapport direct avec le processus de standardisation. Comme cela a été souligné par Tsamadou et Vassilaki (2011 : 363), chez Triandafyllidis « la nouvelle koinè néo-hellénique, écrite et orale, est loin d’être présentée comme un ensemble stable, compact et homogène, aux registres et aux codes étanches. Produit de compromis et de synthèse, en constante évolution car peu élaborée dans ses fonctions essentielles, cette nouvelle langue devait répondre avant tout à une urgence éducative, l’exigence de pouvoir être codifiée d’une grammaire selon un modèle normatif, non pas au sens prescriptif des règles du bien dire, mais dans le but d’intégrer un lourd héritage celui de la diglossie ».

Tout en distinguant, à l’instar de Psichari (1928 : 1286), deux situations diglossiques types à savoir d’une part, celle de la Suisse allemande, de la Norvège ou de l’Irlande et d’autre part, celle, appelée diglossie artificielle, qui correspond à la diglossie grecque et qui apparaît « quand la langue écrite a conservé un type de langue plus ancien, considéré comme classique, ou quand on a fait un retour en arrière artificiel vers ce type, tandis que la langue parlée du pays se développe et change de plus en plus avec le temps » (MT5, 2002, 5 : 483), Triandafyllidis va plus loin et s’intéresse à ce qu’il appelle la diglossie naturelle, compatible avec l’évolution de la langue. La diglossie naturelle est, selon lui, inévitable du fait qu’elle est liée à la formation de la langue nationale commune. Il s’agit d’une concurrence entre deux variétés orales (les dialectes et la langue commune orale en cours de formation (MT, 2002, 3 : 79) et entre la langue commune orale et la langue commune écrite (MT, 2002, 3 : 79).

Triadanfyllidis (2002, 3 : 73) soutient que parce que les divergences entre dialectes et langue commune ne sont pas significatives, elles n’entravent ni la formation ni l’homogénéité de cette dernière. Pour lui « cette diglossie se manifeste en phonétique, en morphologie, en syntaxe et dans le lexique. Nous avons affaire à deux systèmes vivants qui coexistent chez des sujets parlants, jusqu’à ce que la koinè orale l’emporte. Cette dernière peut cependant comporter des traces des idiomes en question, notamment aux niveaux phonétique et lexical » (MT, 2002, 3 : 79). Pour ce qui est de la diglossie due à l’écart entre la langue commune orale et la langue commune écrite, elle est également inévitable selon Triandafyllidis. Elle relève des divergences naturelles qui existent entre l’oral et l’écrit et reflète le caractère davantage conservateur de l’écrit par rapport à l’oral.

C’est cette diglossie double et naturelle qui intéresse Triandafyllidis et qui, à ses yeux, constitue une étape transitoire vers la situation monoglossique idéale (MT, 2002, 5 : 489), représentée par une langue commune stabilisée. La position de Triandafyllidis face au fait diglossique a été, à certains égards, partagée par des linguistes et grammairiens étrangers de son époque, qui se sont intéressés à la description et à l’enseignement du grec moderne. Aussi les descriptions et analyses du grec moderne proposées par Albert Thumb6 (1910) et André Mirambel7 (1959) font-elles notamment état de nombreuses convergences.

La variation, quant à elle, constitue également une question centrale dans la grammaire de Trandafyllidis. Il souligne en effet que la grammaire doit mettre en avant une forme de langue stable, objective (MT, 2002, vol. 6 : 298-299) et homogène, et qu’elle doit aussi être prescriptive pour en faciliter l’usage et la transmission. Il dessine ainsi les contours d’une langue commune standard. Pour atteindre cette monoglossie idéale, la langue doit être, selon ce linguiste grammairien, débarrassée dans la mesure du possible, de la variation (polymorphie), héritage de la période diglossique. Dans sa grammaire, la variation est donc appréhendée plutôt comme un écart à l’homogénéité (monotypie) visée pour le grec commun (MT, 1978 : ιη’).

Le génitif dans le discours des linguistes et des grammairiens

Triandafyllidis dans son étude sur le génitif des diminutifs (1963, vol. 2 : 141-171), publiée pour la première fois en 1926, signale une fréquence réduite du génitif en général (1963, vol. 2 :146). Il fait également état d’un relatif affaiblissement syntaxique et morphologique du génitif des neutres dans un bon nombre d’idiomes néo-helléniques (1963, vol. 2 :164), alors que dans la langue commune il serait plus fréquent (1963 : 142). Pour lui, l’affaiblissement du génitif des diminutifs (1963 : 146) est dû au fait qu’il est moins compatible avec la notion de diminution puisque ce qui est exprimé par un nom au génitif, notamment un complément du nom, s’éloigne le plus souvent du centre de l’énoncé.

De même, dans son étude sur l’accentuation des noms masculins en –os et neutres en –o, accentués sur l’antépénultième, publiée également pour la première fois en 1926, il souligne le désordre qui caractérise à ce propos les idiomes et le grec commun qui n’est pas encore homogène. Il soutient par ailleurs (1963, vol. 2 :172) que la variation accentuelle propre aux noms en question au génitif est le résultat d’un conflit entre les deux systèmes linguistiques, celui de la langue démotique (la langue commune) dans laquelle le génitif est affaibli, et celui du grec puriste dans lequel il est fort.

Aussi, dans la grammaire rédigée en 1941 et rééditée en 1978 pour servir en tant que grammaire officielle, Triandafyllidis (1978 : 227-230) souligne-t-il que l’emploi du génitif se voit considérablement réduit. Il signale de surcroît la difficulté, voire l’impossibilité, de certains noms à former le génitif singulier et pluriel, et propose des moyens et des solutions de remplacement. Il mentionne également des difficultés dans l’accentuation de certains noms au génitif singulier et pluriel. L’affaiblissement du génitif dans la langue orale, selon Triandafyllidis, ne pose pas de problèmes insurmontables puisqu’un recours à d’autres schémas est toujours possible. Pour ce qui est de l’écrit, on a davantage besoin du génitif. Mais, là également, le grammairien conseille de ne pas en abuser, comme le font souvent ceux qui sont influencés par les langues étrangères. Penser grec signifie, pour lui, réduire le nombre de génitifs. Le génitif, associé à la langue savante, n’est donc pas recommandé.

Ces mêmes remarques sont exprimées par Kriaras, qui s’inscrit parfaitement dans la perspective de MT quant à l’emploi et l’élaboration de la langue démotique (Kriaras, 1984 : 17), et qui, dans ses écrits parus après la réforme linguistique (dans les années quatre-vingts) suggère d’éviter le génitif absolu (1979 : 53), de réduire l’emploi excessif du génitif, qui aboutit souvent à des contresens et à des incompréhensions (1984 : 181), enfin de ne pas abuser à l’écrit des noms abstraits ou des génitifs compléments du nom qui sont incompatibles avec le grec démotique et ses règles (1979 : 52 et 1984 : 51-52). Toutefois, il ne faut pas pour autant, selon Kriaras, éviter le génitif lorsque son emploi est correct et de ce fait obligatoire, par exemple dans les constructions attributives (1979 : 165). Il souligne également les difficultés accentuelles de certains noms au génitif (1984 : 131, 180) ainsi que l’interaction entre le déplacement de l’accent du nom au génitif et la présence ou non de l’article défini (1984 : 180).

Et qu’en est-il des grammaires parues dans les années qui suivent la réforme8 ? Dans la grammaire de Holton, Mackridge, Philippaki-Warburton, parue en 1997, nous constatons qu’il est également souligné que l’emploi du génitif se voit réduit pour ce qui est du complément d’objet indirect, exprimé le plus souvent par un groupe prépositionnel et non pas par un génitif. Tout en signalant que certains noms forment difficilement le génitif pluriel, les trois linguistes grammairiens font remarquer qu’en grec standard, le complément du nom apparaît plus fréquemment au génitif que cela n’était le cas dans la démotique traditionnelle, qui limitait cet emploi à des constructions possessives dans lesquelles le possesseur renvoyait à un animé.

Clairis & Babiniotis dans leur grammaire fonctionnelle et communicative, parue en 2005, insistent sur la différence entre l’emploi du génitif complément d’objet indirect dans le sud de la Grèce et celui de l’accusatif dans le nord, ainsi que sur le remplacement, de plus en plus fréquent, de ce dernier par un groupe prépositionnel. Ils soulignent également les difficultés relatives à l’accentuation du génitif pluriel, auxquelles doivent faire face, tout particulièrement, les apprenants étrangers.

Aussi, un ensemble de travaux linguistiques sur le génitif, inscrits dans des perspectives théoriques différentes et visant à mieux saisir sa complexité syntaxique et morpho-phonologique en grec moderne, voient le jour à partir des années 1980. En effet, dans ces études, la variation, qui porte sur différentes catégories grammaticales et différents niveaux de l’analyse linguistique, est appréhendée dans sa dimension synchronique, en tant que phénomène complexe requérant une approche théorique qui manquait.

Tsamadou (1984) mène une analyse syntaxique du génitif et une étude de la variation morphologique et syntaxique selon le modèle variationniste de Labov. Il s’agit d’une approche fondée sur l’interrelation entre variables linguistiques et variables extralinguistiques (âge, profession, contexte linguistique et contexte situationnel : formel/informel, oral/écrit).

Kavoukopoulos, par ailleurs, dans son étude, parue en 1990, envisage le génitif comme un lieu d’intervention et de prescription par excellence. En vue de la rédaction d’une grammaire fonctionnelle du grec (1990 : 265), il propose des éléments statistiques quant aux emplois des cas et conclut que l’emploi central du génitif est celui du complément du nom, les autres étant secondaires.

Kakridi-Ferrari, dans son étude, parue en 2007, s’intéresse à une ‘nouvelle variation’, celle de la formation des génitifs des noms d’origine étrangère. Inscrite dans le cadre théorique des contacts de langues, cette étude illustre bien la fonction socio-discursive de l’absence du morphème du génitif dans des noms comme του Σικάγο ‘de Chicago’, της Καλιφόρνια ‘de la Californie’. Pour Kakridi-Ferrari, le choix de la variante non marquée morphologiquement constitue en revanche une variante linguistiquement marquée, « puisqu’elle n’obéit pas à la tendance générale et spécifique du grec à décliner les noms » et suit le paradigme de déclinaison de la langue étrangère. Ce choix est doté d’une signification sociale et connote notamment, selon Kakridi-Ferrari, la volonté du locuteur de se faire valoriser, grâce notamment à ses compétences dans la langue étrangère dont relèvent les noms en question.

Dans son analyse sur l’usage de la langue, les fautes et le système grammatical, parue en 2010, Théophanopoulou réexamine les écarts au niveau de l’accentuation des noms au génitif singulier et pluriel, par exemple : του πανεπιστήμιου ‘de l’université’, του θέατρου ‘du théâtre’, των πεταλούδων ‘des papillons’ (gén.pl.), των σημαίων ‘des drapeaux’ (gén.pl). Elle considère que cette instabilité constitue une variation morpho-phonologique (2010 : 59) fondamentale du grec moderne, conséquence de l’opacité du système d’accentuation en grec moderne et non pas de la négligence ou de l’ignorance des locuteurs qui essaient au contraire de créer des régularités à propos d’un phénomène qui est en cours d’évolution (2010 : 65). Ces régularités varient et peuvent relever aussi bien du contexte que du style personnel du locuteur, de ses intentions, de la nature même des mots choisis indépendamment de leur origine (ancienne ou moderne).

Le génitif dans le discours des surveillants de la langue

Par surveillants ou censeurs de la langue, nous entendons des essayistes, écrivains, journalistes, philologues, n’appartenant pas à la classe des linguistes et grammairiens, qui ‘s’inquiètent pour la langue’ et visent à travers leurs publications à la fois à sensibiliser le grand public sur le bon usage et qui souhaitent, consciemment ou inconsciemment, corriger les fautes et les écarts par rapport à leur perception de la norme du grec moderne. Focalisés sur le grec correct, les fautes à éviter ou les difficultés du grec moderne, les discours des surveillants des dernières décennies, prescriptifs, alarmistes ou critiques, s’intéressent aussi au génitif. Entre la norme idéale stabilisée et la norme d’usage, ces discours nous renseignent sur la perception de la norme en rapport avec la variation et le changement linguistique dans le grec actuel.

Ioanna Papazafiri mentionne les chaînes de génitifs (1991 :14) de noms abstraits, de plus en plus fréquentes depuis la réforme linguistique, qui sont incompatibles avec la démotique. Aussi dénonce-t-elle la formation de certains noms au génitif pluriel « qu’on entend ou qu’on lit » et propose des solutions de remplacements plus adaptées au système de la démotique.

De même, Théodoros Karzis (1995), écrivain et journaliste, dans son ouvrage Τα σωστά ελληνικά [Le grec correct], qui devrait servir, selon lui, de « livre-boussole à propos de la langue des doutes » (1995 : 13), consacre un chapitre à ce cas « problématique » qu’est le génitif et dont l’emploi heurte le sentiment linguistique (1995 : 123). Il fait état de toutes les difficultés liées à la formation et à l’emploi du génitif en en soulignant l’affaiblissement dans le grec actuel, notamment par rapport à l’accusatif qu’il considère comme le cas le plus fort. À l’instar des autres surveillants de la langue, Karzis (1995 : 123 :135) propose des solutions de remplacement qui remédiéraient, à son sens, ces difficultés.

Parmi ceux qui publient dans les années 2000, Υannis Haris, correcteur, traducteur et responsable d’édition, traite, dans Η γλώσσα, τα λάθη και τα πάθη [Des fautes et des souffrances de la langue], paru en 2003, d’« arrogance » l’emploi de la forme invariable du génitif des noms d’origine étrangère (2003 : 33), et souligne, à l’instar de ses prédécesseurs, l’emploi difficile (2003 : 121), limité (2003 : 84) et choquant de ce cas (2003 : 85), les difficultés accentuelles de certains noms au génitif (2003 : 81), ainsi que la rigidité des constructions des noms abstraits avec le génitif (2003 : 180). Enfin, il signale le retour triomphal du génitif (2003: 180 et 471-480) qui, tout en étant un cas problématique, semble revendiquer la place qu’il avait perdue (2003 : 472). Davantage descriptifs qu’évaluatifs et correctifs, les commentaires de Haris nous éclairent, avec pertinence, sur la définition de la norme, de la variation et du changement linguistique dans le grec d’aujourd’hui.

Nikos Saradakos, traducteur au Parlement européen, chimiste, angliciste et auteur de nouvelles, traite des questions linguistiques relevant du bon usage et de l’étymologie aussi bien dans ces ouvrages que sur son blog personnel. Dans son livre intitulé Γλώσσα μετ’ εμποδίων. Συμβολή στη χαρτογράφηση του γλωσσικού ναρκοπεδίου, [La langue grecque : une course de haies. La cartographie d’un champ de mines], paru en 2007, Saradakos dénonce l’emploi généralisé et obsessionnel du génitif (2007 : 297), l’invariabilité du génitif des noms d’origine étrangère (qui va de pair avec la déclinaison à l’anglaise de certains noms), enfin la formation du génitif, selon le modèle grec ancien, des prénoms relevant de la démotique.

Contenu du discours métalinguistique

Pour ce qui est du contenu, nous pourrions avancer que le discours métalinguistique sur le génitif en grec moderne n’a pas évolué dans le temps. Tous les acteurs (grammairiens, linguistes, censeurs), indépendamment de leur époque et de leurs objectifs traitent des mêmes questions, qui ont été d’ailleurs presque toutes abordées par Triandafyllidis. Seule exception, les questions relatives à la formation du génitif, selon le modèle du grec ancien, de certains noms propres relevant de la démotique (par exemple : της Μαριγούς) et à l’invariabilité du génitif des noms d’origine étrangère (par exemple : της Καλιφόρνια)9. Ces deux dernières questions intéressent certains acteurs -sociolinguistes et censeurs- à partir des années 2000.

Il semblerait cependant que la perception du génitif et des questions qui lui sont propres et dont fait état ce discours renverrait à différentes perceptions de la norme du grec standard, pris entre stabilité et variabilité, usage idéal et usage réel. Aussi, dans tous les discours étudiés, le génitif, lieu par excellence de variation, est-il perçu comme impliqué dans le changement linguistique. Les différents acteurs ne conçoivent pas néanmoins le changement du génitif de la même manière. C’est ce qui ressort des explications proposées et des attitudes adoptées.

Dans la perspective de Triandafyllidis, le grec commun évolue et devrait évoluer selon les règles de la démotique qui est moins compatible avec le génitif. Ce changement en cours devrait être accompli notamment par la réduction considérable du génitif entre autres, dès que la stabilisation et l’homogénéisation du grec commun seraient atteintes.

Or, si on se fie au discours sur le génitif tenu dans les années 1990 et au-delà, il n’en est rien. Parlant du génitif, on ne cesse de renvoyer à des phénomènes en cours d’évolution, à une régularité qui n’est de loin pas atteinte, à des règles d’accentuation des noms au génitif qui correspondent à une réalité qui s’autorégule (Petros Haris, 2003 : 81-84). Enfin, il est question d’un retour triomphal du génitif, qui fait, selon les acteurs, l’objet soit d’une simple constatation (Holton, Mackridge, Philippaki-Warburton, 1997), soit d’un discours éminemment évaluatif, enfin, contrairement à toute attente, à un marquage récent du génitif selon le modèle puriste, voire du grec ancien (pour des noms propres féminins en –ώ).

Il semblerait ainsi que les discours étudiés permettraient de saisir le changement linguistique, pour ce qui est du génitif, dans toute sa complexité. Il pourrait en effet relever de l’interaction entre le système de la langue, une norme idéale imposée d’en haut et une norme d’usage, justifiée par les locuteurs et leurs choix. Dans ce sens, le discours sur le génitif renvoie, selon les acteurs10, à une norme en cours de stabilisation et d’uniformisation, dictée par les règles du système de la langue démotique. Le génitif illustre alors l’instabilité et l’absence d’homogénéité du grec commun, manifestées par la concurrence des deux systèmes différents, celui de la démotique, caractérisé par [- génitif - déplacement de l’accent], et du grec savant, caractérisé par [+génitif +déplacement de l’accent] et les divergences entre le grec commun et les idiomes néo-helléniques ainsi que celles entre l’écrit et l’oral. C’est cette norme relevant du système de la langue démotique qu’illustre également le discours relatif à l’opacité du grec commun pour ce qui est de l’accentuation du génitif (Théophanopoulou) et de la fonction syntaxique du génitif différente de celle de l’accusatif. Dans cette perspective, l’explication et la prédiction du changement linguistique, tiendraient compte des tendances naturelles, typologiques, propres au système du grec commun.

Mais le changement morpho-phonologique et syntaxique du génitif peut aussi relever de la norme idéale du grec démotique stabilisé, qui serait plutôt incompatible avec le génitif. Cette norme idéale est imposée comme modèle d’en haut (par Triandafyllidis, par les grammairiens, les lexicographes, les surveillants et autres) et devrait grâce aux mesures prises l’emporter. Il s’agit d’une représentation de la norme qui reflète les aspirations prescriptives qui, de ce fait, est construite dans un discours métalinguistique explicite et évaluatif.

Enfin, la perception du changement du génitif peut relever d’une norme d’usage, imposée d’en bas, des locuteurs et de leur sentiment linguistique11, qui renverrait à une langue envisagée dans sa dynamique, son évolution, sa variabilité et dans la possibilité de choix qu’elle offre à l’usager. Il s’agit d’une représentation du génitif qui accepte la variation morpho-phonologique et syntaxique, et qui se manifeste essentiellement dans le discours de linguistes, de sociolinguistes et de certains surveillants12. Selon cette perception, le rôle central dans la définition de la norme, et par ricochet du changement linguistique, est joué par le locuteur et ses choix -conscients ou inconscients- ainsi que par l’ancrage dans le contexte linguistique et situationnel.

Norme, variation et changement linguistique seraient dans cette perspective étroitement liés. L’étude du discours sur le génitif pourrait-elle alors illustrer la position mise en avant par Schneider-Mizony, dans son article L’historiolinguistique et la norme de l’allemand : trois approches théoriques (2018).

En effet, dans cette étude, Schneider-Mizony propose trois approches explicatives de la normation et du changement linguistique en allemand. Il s’agit des paradigmes typologique et politique, enfin d’un troisième qui, selon l’auteure, « est en germe dans un article de Reichmann de 1990, qui propose que ce soient les locuteurs eux-mêmes qui verticalisent la langue par souci de prestige ». Selon cette dernière approche, ce sont les locuteurs qui choisissent une forme à la place d’une autre soit pour se faire comprendre soit pour se valoriser. Du fait de ces choix, plus ou moins inconscients, et de ces emplois individuels, les locuteurs contribuent à la diffusion ou au contraire à la disparition d’une forme phonologique, morphologique ou syntaxique. Toutes proportions gardées et dans l’attente d’une étude plus approfondie sur le grec, cette approche inscrite entre autres dans la théorie de Rudi Keller13 sur le changement linguistique développée dans son ouvrage On Language Change. The invisible hand in language, pourrait s’avérer prometteuse et éclairerait les tendances du grec commun telles qu’elles ont été dessinées dans le discours métalinguistique sur le génitif.

Remarques conclusives

Le discours tenu sur le génitif par des différents acteurs montre bien que, comme le souligne Moschonas (2009 : 293), une langue standard, et en l’occurrence le grec standard actuel, n’est pas une variété homogène14 et ne renvoie pas à un processus bien défini. Une langue standard, serait ainsi, plutôt un objet de représentations, partagées et individuelles, à la fois stables et mouvantes.

Enfin, il est à noter qu’à côté de la variation qui caractérise une catégorie grammaticale (dans notre cas le génitif), on voit se profiler dans l’usage actuel du grec notamment à travers le web, une variation qui est diffuse et qui porte sur le texte entier, entre oralité et code écrit. Cette nouvelle variation, n’étant ni prescrite, ni décrite, échappe à toute régulation grammaticale.


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TSAMADOU Irène & VASSILAKI Sophie, 1995, « Aspects du grec moderne », dans LALIES 15, Presses de l’ENS, p. 7-69.

TSAMADOU-JACOBERGER Irini & VASSILAKI Sophie, 2011, « La construction de l’identité du grec moderne vue par Manolis Triandafyllidis », www.eens.org

TSOPANAKIS Agapitos, 1994 (2e éd.), Νεοελληνική Γραμματική [Grammaire néo-hellénique], Thessalonique.


Notes

1 Par grec moderne standard nous entendons (Tsamadou & Vassilaki, 1995 : 16) « le grec actuel qui, bien que formé sur une base de démotique, fait aussi place à des éléments issus de la langue savante. Il s’agit d’une langue nouvelle, qui a atteint un degré de cohérence interne et s’est imposée comme langue commune, même si elle n’a pas l’homogénéité de la démotique codifiée par Triadafyllidis et par d’autres grammairiens, linguistes, philologues et pédagogues qui lui ont succédé ».

2 Cf. notre définition infra.

3 Le choix de me focaliser dans cette étude sur le génitif a été aussi motivé par l’intérêt que j’ai toujours porté à ce cas et qui s’est manifesté dans mes deux thèses : dans la thèse de doctorat de 3e cycle intitulée Le génitif en grec moderne soutenue en 1984 à Paris 7, qui abordait notamment le statut syntaxique et la variabilité (syntaxique et morphologique) du génitif et dans la thèse d’Etat qui, elle, portait sur les opérations de détermination nominale.

4 Moschonas (2004 : 151 -174) parlant notamment des pratiques correctives, note qu’elles nous renseignent indirectement sur la standardisation linguistique, sur la langue qui sert de modèle à cette standardisation, sur les changements linguistiques, enfin sur les usages qu’elles visent à corriger afin qu’ils obéissent à la norme choisie.

5 MT = Manolis Triandafyllidis

6 Albert Thumb (1910 : XI) se propose d’écrire une grammaire du grec commun vernaculaire (vulgärgriechische Κοινή) ou grec moderne commun (neugriechische Κοινή), envisagé comme la langue renfermant le minimum de traits dialectaux. Son objet de description et d’explication est une langue standard populaire (Durchschnittsvolkssprache) définie comme moyen de communication, compréhensible aussi bien dans les grands centres urbains qu’à la campagne.

7 André Mirambel, qui lui aussi se propose de décrire et d’analyser la langue commune démotique parlée et écrite, fait remarquer à propos des dialectes (1959 : 8) : « Les parlers, aujourd’hui, sont de caractère populaire et rural ; ils ont exercé des influences sur la langue courante nationale, mais reculent peu à peu devant elle. Parmi les problèmes qui leur sont propres, se pose celui de leur pénétration par cette langue. »

8 La grammaire de Triandafyllidis a servi aussi de substrat aux grammaires rédigées à partir des années 1980, dans cette nouvelle phase de grammatisation du grec moderne suite à la réforme de 1976. Il s’agit des grammaires de Mackridge (1985), de Tsopanakis (1994), de Holton, Mackridge et Philippaki-Warburton (1997), de Clairis & Babiniotis (2005). Ces grammaires, à l’exception de celle de Tsopanakis, qui s’inscrit dans le même modèle prescriptif de Triandafyllidis, sont censées décrire la langue standard, parlée par les locuteurs natifs instruits des centres urbains. Ainsi, Mackridge prône une plus grande standardisation par le biais d’une suppression de terminaisons qui s’écartent du schéma de base de déclinaison du démotique. Holton, Mackridge et Philippaki-Warburton considèrent que les formes du démotique constituent la règle et les formes savantes l’exception. Enfin, la grammaire de Clairis &Babiniotis, si elle fait une place certaine à la variation et souligne sa nécessité pour le locuteur du grec, ne propose néanmoins aucun modèle de gestion de celle-ci.

9 Ce dernier phénomène marque, selon Moschonas (2009 : 316), le passage d’un purisme diglossique à un purisme bilingue.

10 Le discours étudié montre en effet que, pour ce qui est du génitif, la perception de la norme va de pair avec les objectifs fixés par les acteurs, qui varient, selon les cas, entre l’explication, la prescription et la description. Kavoukopoulos (1990 : 265) souligne que le génitif relève de deux normes : une mise en avant et exprimée par les adeptes de la variation et de l’enrichissement de la langue grecque, et une seconde mise en avant par les codificateurs de la démotique : la première accentue et la seconde atténue le rôle du génitif dans le grec commun.

11 Voir Haris (2004 : 124) et Sétatos (2011 : 453).

12 A ce propos, Haris (2004 : 47-48) s’interroge sur des problèmes de frontière entre l’oral, contexte plus populaire moins compatible avec le génitif, et l’écrit, contexte plus savant davantage compatible avec le génitif (46), et suggère de respecter les différences imposées par le contexte.

13 Voir aussi ce qu’en dit Schneider-Mizony dans l’article paru dans cette livraison des Cahiers du GEPE.

14 Spiros Moschonas (2009 : 293) (…) a standard language is neither a particular variety nor a well-defined process or practice (293). A standard language (…) is a mental construct, not an actual linguistic state or process. A standard language is a standard rather a language. The obvious purpose of any set of standards is the ‘imposition of uniformity’. Because absolute standardization can never be achieved, language uniformity exists only as ideological rationalization. A standard language is a language perceived as standard.


POUR CITER CE DOCUMENT

TSAMADOU-JACOBERGER, Irini, 2018, «Norme, variation et changement linguistique. Discours sur le génitif en grec moderne», Les Cahiers du GEPE, N°10/ 2018. Normes et rapports aux normes. Éléments de réflexion pluriels, Strasbourg : Presses universitaires de Strasbourg, URL : http://cahiersdugepe.misha.fr/index.php?id=3275
 


A PROPOS DE

Irini TSAMADOU-JACOBERGER

jacoberg@unistra.fr
Irini Tsamadou-Jacoberger est professeure à l’Université de Strasbourg et directrice du Groupe d’études orientales, slaves et néo-helléniques (EA 1340-GEO). Titulaire d’un doctorat d’État ès lettres et sciences du langage de l’Université Paris 7, elle mène des recherches sur la linguistique, la sociolinguistique, l’analyse du discours, les représentations, les contacts de langues, le plurilinguisme et la traduction.