Huck, Dominique

Présentation

 
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TEXTE INTÉGRAL

Les deux thèmes centraux travaillés dans les contributions à ce numéro des Cahiers du GEPE, « Migration(s) et langues » ainsi que « Langues et espace(s) », prolongent des questionnements dans des champs de recherche que la revue a déjà abordés (cf. « Les langues des enfants ‘issus de l’immigration’ dans le champ éducatif français », Les Cahiers du GEPE 4/2012, http://cahiersdugepe.misha.fr/index.php?id=2055 et Les Cahiers du GEPE 8/2016, dont l’une des thématiques est consacrée à « Langue(s) et espace », http://cahiersdugepe.misha.fr/index.php?id=2879) et qu’elle continuera probablement à explorer sous différents angles.

Migration(s) et langues

Catherine Wihtol de Wendel propose, en ouverture, une synthèse dense et impressionnante de l’immigration en France et de la politique migratoire de la France depuis 1945, « un pays d’immigration qui a tardé à se reconnaître comme tel, où la politique publique a été davantage, sauf exception, le résultat de décisions prises dans l’urgence que le fruit de réflexions mûries dans le temps ».1 Son analyse éclaire particulièrement, par la périodisation qu’elle propose, le regard de l’État sur les migrants et leur fonction, en particulier la longue période où l’État limite la question migratoire « à sa dimension économique et conjoncturelle ». Elle souligne ainsi, en creux, le non-rôle que les langues (et les cultures) des immigrants peuvent avoir, en positif comme en négatif, dans les processus et les mesures qui sont successivement mis en œuvre durant les vingt-cinq années de l’après-guerre, avant de devenir un objet de débat politique.

C’est cette synthèse que l’on peut avoir à l’esprit à la lecture des contributions de Jocelyne Streiff-Fenart et d’Hervé Adami, dont l’essentiel du propos concerne également les mesures de politiques migratoires de la France, mais dans leurs conséquences culturelles et linguistiques. Les deux lectures proposées par ces chercheurs montrent que le travail interprétatif du discours et de l’action de l’État ainsi que celui de l’usage de catégories comme « assimilation » ou « intégration » et leurs polysémies constituent un débat qui est loin d’être clos. Au-delà de la force argumentaire des deux articles, ce sont les choix et les positions des chercheurs, leurs grilles de lecture et les angles d’attaque qu’ils adoptent qui poussent le lecteur à repenser ses propres positionnements et rappellent, s’il le fallait, que l’analyse en sciences humaines n’est pas neutre.

Faisant écho aux questionnements de l’assimilation et/ou de l’intégration, mais aussi de l’exclusion de la société, l’étude de cas proposée par Jean Noriyuki Nishiyama éclaire des aspects trop souvent oubliés dans les analyses de situations migratoires. Il montre en quoi une grille de travail civilisationnelle européano-centrée, utilisant la notion « occidentale » d’« interculturel », n’est pas nécessairement universelle dans la mesure où les référents auxquels elle renvoie ne sont pas nécessairement partagés. Il rappelle ainsi fort utilement, et de manière parfois un peu glaçante, que les êtres humains (et les États dans lesquels ils vivent) sont socialement, historiquement, culturellement, idéologiquement, politiquement… « situés », c’est-à-dire qu’au-delà de leur habitus propre, c’est l’ensemble des contextualisations qu’il s’agit de convoquer et d’articuler pour tenter d’analyser et de comprendre des actions ou des positions des sociétés et/ou des États.

Langues et espace(s)

En poursuivant sa réflexion sur le rapport entre les locuteurs et les droits linguistiques2, Odile Schneider-Mizony change l’angle d’attaque et interroge le lien entre les locuteurs et l’espace (« Les droits linguistiques sont-ils solubles dans l’espace ? »), mais en comprenant les droits linguistiques comme « droits humains individuels » et en ne considérant pas/plus le lien à un territoire comme central, mais plutôt comme une « conception surannée ». Ce changement de paradigme qu’elle propose ouvre potentiellement un débat notamment avec les acteurs engagés dans des espaces qu’ils considèrent précisément comme marqués par une variété linguistique.

 

L’Alsace, où la revue Les Cahiers du GEPE est domiciliée, fait partie de ces espaces où le plurilinguisme et, en particulier, la variété spatiale, les parlers dialectaux alsaciens, est régulièrement observée.

Pascale Erhart rend compte d’un programme de recherche franco-allemand sur la question du continuum dialectal et des pratiques langagières des deux côtés du Rhin en exposant Les effets de la frontière sur les pratiques linguistiques dans le Rhin Supérieur. Au-delà de la question du continuum dialectal, ce sont essentiellement les pratiques linguistiques des locuteurs et les impacts des langues standards respectives sur les parlers dialectaux qui semblent essentiels : c’est l’aspect sociolinguistique qui a des incidences différentes, mais centrales sur les parlers et les pratiques, et ce sont donc aussi les représentations que les locuteurs ont de leurs langues, d’eux-mêmes et des autres qui se combinent de manière décisive pour faire du Rhin, paradoxalement, une frontière, plus ou moins symbolique.

En explorant de manière plus systématique les représentations sociolinguistiques de locuteurs habitant en Alsace, mais non nécessairement dialectophones, Chloé Sperandio cherche, dans un travail original (Représentations des langues, accents et régionalismes d’Alsace), à comprendre quels rôles, fonctions, valeurs, etc. sont attribués aux parlers dialectaux, au français (notamment celui en usage en Alsace) et à l’allemand chez de jeunes adultes, non dans les pratiques déclarées, comme cela est souvent le cas dans d’autres travaux ou sondages, mais bien dans la dimension représentationnelle, mise en mots par les informateurs. Les « jeux de valorisations et dévalorisations » et la « supposition d’une rupture » avec les générations précédentes et suivantes qu’elle relève sont particulièrement intéressants.

 

 

Espace ouvert, Les Cahiers du GEPE accueillent volontiers des contributions aux positionnements différents, voire opposés, tant qu’ils sont solidement argumentés et ancrés dans la recherche, dans la mesure où le débat scientifique est le propre de toute recherche vivante.


Notes

1 Catherine Wihtol de Wendel évoque notamment une enquête de l’INED de 1953 à propos de laquelle Laurent Puren avait déjà proposé un retour épistémologique et historique dans son article Les pratiques langagières des familles migrantes vues à travers l’enquête INED de 1953 sur « l’adaptation des Italiens et des Polonais », in Les Cahiers du GEPE, 4/ 2012. Les langues des enfants ‘issus de l’immigration’ dans le champ éducatif français, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, URL : http://cahiersdugepe.misha.fr/index.php?id=2247. L’étude de 1953, confiée aux sociologues Alain Girard et Jean Stoetzel, comporte tout un volet sociolinguistique relatif aux pratiques langagières de 526 familles italiennes et polonaises.

2 Cf. SCHNEIDER-MIZONY Odile, 2016, « De l’interdiction comme scénario d’émergence de la conscience de droits linguistiques ? Les Germano-Brésiliens 1937‑1945 », dans HUCK Dominique, POTRIQUET Ghislain et TRUCHOT Claude « Droits linguistiques » et « droit à la langue » : identification d’un objet d’étude et construction d’une approche, Limoges, Lambert-Lucas, p. 19‑35.


POUR CITER CE DOCUMENT

Huck, Dominique, 2018, «Présentation », Les Cahiers du GEPE, N°9/2017. Migration(s) et langues ; langues et espace(s), Strasbourg : Presses universitaires de Strasbourg, URL : http://cahiersdugepe.misha.fr/index.php?id=3190
 


A PROPOS DE

Dominique Huck

huck_dominique@orange.fr
Université de Strasbourg
EA 1339 LiLPa – équipe GEPE
Professeur émérite de l’Université de Strasbourg, responsable des Cahiers du GEPE. Ses travaux s’ancrent dans le champ de la dialectologie, de la sociolinguistique et des politiques linguistiques, en particulier dans le domaine éducatif.