SPERANDIO, Chloé

Représentations des langues, accents et régionalismes d’Alsace. Étude empirique et sociolinguistique

 
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RÉSUMÉS

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TEXTE INTÉGRAL

Tel qu’il se vit, se transmet et est utilisé dans la vie de tous les jours, l’alsacien est en perte de vitesse. C’est d’autant plus fort chez toute une génération d’Alsaciens nés dans les années 1990, qui diront volontiers qu’ils ne le parlent pas ou plus ou mal ou « seulement quelques mots ». Et pourtant, si à première vue cette langue peut ne sembler que très peu présente dans les usages de ces habitants d’Alsace, il est bien là : sous la surface a priori monolingue des individus, on retrouve la présence du dialecte dans le cercle plus restreint de la famille, dans les mots du quotidien ou même dans le français de tous les jours. Et non seulement cette langue ainsi que les spécificités langagières qui en découlent existent, mais elles ont en plus la potentialité de générer tout un ensemble de discours sur les pratiques, les habitudes langagières et les locuteurs. Il s’agit donc, dans cette étude, d’une certaine manière, de pousser plus loin ces conversations sur et autour des langues et d’en analyser les contenus.

Ce travail a donc eu pour objectif de chercher à comprendre ce que pensent les jeunes adultes alsaciens aujourd’hui des langues de leur région : le français, l’allemand standard (Hochdeutsch) et l’alsacien1. Le français, notamment, a été considéré ici dans ce qu’il a de variable, incluant notamment ce qui pourrait correspondre à un français d’usage régional, alsacien. L’analyse des discours, effectuée dans le cadre de cette étude, croise à la fois une analyse des représentations des informateurs (celles auxquelles ils adhèrent comme celles qu’ils rejettent), les attitudes (prises de positions), mais également les déclarations portant sur les pratiques (les siennes ou celles d’autrui). C’est à partir du tableau global et que constituent ces différents éléments que nous avons construit ce que nous définissons donc comme les « représentations ».

Les représentations ainsi observées vont-elles plutôt dans le sens d’une valorisation du dialecte et de la variation régionale du français ou, au contraire, dans celle d’une dévaluation, d’un rejet de ces derniers, au profit de langues standards, le français sans variation régionale marquée, ou bien l’allemand ?

Afin d’essayer de répondre à cette interrogation, cette étude s’est fondée sur une méthodologie qualitative et des entretiens effectués auprès de dix informateurs, tous alsaciens et âgés de 19 à 26 ans. En analysant leurs discours épilinguistiques, il s’est agi de dresser non pas une image du monde qui soit factuelle, mais plutôt ce qui pouvait se croiser et décroiser dans les réalités individuelles de ces personnes-là. Par conséquent, de voir ce que leurs représentations peuvent dire de la situation des langues d’Alsace aujourd’hui et, peut-être, de demain.

1. Méthode de recherche

1.1 Le choix de méthode

Les objectifs de cette recherche – observer et analyser les représentations des langues, de l’accent et des expressions régionales d’Alsace – appelaient forcément à l’utilisation d’une méthodologie qualitative. C’est pourquoi nous nous centrons nécessairement sur les particularités d’un individu (ou d’un petit groupe), sans nous soucier de savoir s’il est représentatif d’une majorité ou de la totalité des individus. En outre, c’est surtout sur le contenu des discours qu’est essentiellement fondée cette analyse – bien que la mise en mots et les choix de formulations aient également été, lorsque c’était pertinent, observés de plus près.

Face à la difficulté que représente l’enregistrement de discours spontanés, nous avons opté pour des entretiens semi-directifs. Le discours produit dans ce cadre-là a donc le mérite d’être à la fois abondant et forcément focalisé sur les thématiques qui constituent le cœur de notre intérêt : les langues. Un point important du déroulement de ces entretiens a été le souhait de sortir d’un cadre parfois trop institutionnel, de manière à instaurer une conversation la plus naturelle qui soit. Ainsi, le « rôle » que nous avons pris, lors de ces entretiens, est moins celui du chercheur, extérieur à la problématique, mais plutôt celui d’un membre du groupe, lié aux informateurs surtout par l’âge et la provenance géographique, éventuellement aussi le statut d’étudiant. Cette proximité a été par ailleurs facilitée par le fait que nous connaissions déjà, à divers degrés, chacun des informateurs. Nous avons bien conscience qu’un certain niveau d’intimité peut constituer un biais dans les entretiens. Par ailleurs, la relation de confiance établie entre le chercheur et l’informateur leur confère également une grande force, où l’informateur se fait plus bavard, plus disposé à parler de soi, sa famille, ses ressentis propres2.

1.2 La sélection des informateurs

Le choix des informateurs a constitué une dimension importante, puisque c’est dans celui-ci que réside l’originalité de cette étude et de cette démarche de recherche.

Ainsi, le premier critère de sélection de ces derniers a été le fait qu’ils soient tous originaires d’Alsace (du Bas-Rhin), quoiqu’ils soient nés, aient été scolarisés et aient vécu dans différentes localités voire pays. Au sein de cet échantillon on peut constater globalement trois espaces de vie : des villes, grandes ou plutôt moyennes ; des zones que nous appellerons périurbaines, notamment situés au sein de l’Eurométropole strasbourgeoise ; des communes plus éloignées de grandes villes, moins peuplées.

Le second dénominateur commun a été le choix de la tranche d’âge : ainsi, tous les informateurs sont tous nés dans les années 1990 et ont entre 19 et 26 ans au moment de l’étude. Le choix d’un public de « jeunes adultes » est double. En effet, nous avons considéré que, de par leur âge, ils se trouvaient dans une situation en quelque sorte intermédiaire de leur propre vie (en fin d’études ou début de vie professionnelle, disposant d’une certaine liberté dans leurs actions et choix), mais également intermédiaire dans la grande histoire des langues en Alsace : tous ont ainsi grandi dans une Alsace très majoritairement francophone, mais toutefois moins marquée par les idéologies qui ont pu influencer les générations précédentes (donc leurs parents et grands-parents, notamment). Le tableau qui suit synthétise les principaux éléments biographiques de ces dix informateurs.

 

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1.3 Les langues des informateurs

Les principaux éléments de biographie langagière des informateurs et de leur famille, selon ce qu’ils disent au cours des entretiens (pratiques déclarées), sont présentés de manière assez factuelle dans le tableau ci-dessous.

 

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1.4 Le guide d’entretien

Tel qu’il a été conçu, le guide d’entretien (cf. Annexe 1, infra) touche un spectre assez large de thématiques. Toutes n’ont pu faire l’objet d’une analyse précise dans le cadre de ce seul travail, aussi un certain nombre de questions – et de réponses – ne sont pas été abordées ici. En plus de questions « classiques », ce guide est aussi constitué de plusieurs déclencheurs (extraits audio, citation littéraire, test d’identification) permettant d’observer certaines réactions spontanées des informateurs.

Les thèmes principalement traités ont été présentés dans l’ordre suivant :

  • Partie I : biographie sociolinguistique/ données sociologiques

  • Partie II : langues et représentations linguistiques

  • Partie III : langues d’Alsace

  • Partie IV : accents et normes en français

  • Partie V : français d’usage régional

2. Analyse

Il s’est donc agi d’esquisser une image finalement assez large des représentations évoquées portant sur trois principaux sujets, à la fois distincts et liés : le dialecte d’Alsace, l’accent alsacien et les alsacianismes. Les parlers dialectaux (et leurs rapports avec les autres langues de la région, à savoir le français et l’allemand) ont fait l’objet d’une première partie de la recherche, tandis que le français d’Alsace – d’abord l’accent intonatif spécifiquement, puis les emplois lexicaux dits régionaux – a fait l’objet de la seconde. Du fait d’un plus grand nombre de questions portant sur la première des thématiques, cette partie de l’étude a été plus approfondie au cours des entretiens, et c’est donc celle dont l’analyse3 est la plus complète.

Chaque observation s’appuie sur les énoncés produits par les informateurs. L’objectif n’est pas de comparer l’adéquation des propos des informateurs avec la réalité ou à des savoirs scientifiquement construits, mais plutôt de les confronter entre eux, voire de mettre en relation différents thèmes de discours d’un même informateur, de façon à comprendre comment s’élabore sa pensée non pas sur des points précis, mais aussi plus généralement, dans une représentation globale et complexe.

3. Résultats

3.1 L’alsacien et les langues d’Alsace

Au sein de cette première thématique, les analyses ont été divisées en quatre ensembles. Il s’est tout d’abord agi de dresser un état des lieux de la situation sociolinguistique alsacienne telle qu’elle était construite dans les discours des informateurs : en commençant par la situation présente avant de revenir dans le passé et pour ensuite s’interroger sur les perspectives futures du dialecte. Partant de questionnements sur la transmission familiale, l’analyse s’est ensuite dirigée vers l’apprentissage et enseignement du dialecte en contexte formel, privé ou scolaire.

Pour enrichir encore l’image globale du dialecte alsacien dans les discours des informateurs, nous avons cherché à mettre en lumière ce qui était dit des rapports que ce dernier entretient avec les deux autres langues historiquement présentes dans la région, à savoir l’allemand (concurrence dans le statut) et le français (concurrence dans la pratique de la langue). Le traitement de ces éléments s’est fait de façon très différente pour chaque langue : pour l’allemand, c’est à travers la présentation du système des classes bilingues paritaires français/allemand qu’est posée la question de la place de l’allemand en Alsace. Pour le français, c’est dans la pratique très particulière de l’alternance codique que sont interrogés les rapports entre ces langues et les compétences des locuteurs.

Ces quatre premiers grands ensembles de réponses ont déjà pu apporter certains éléments propres à nourrir ce qui a constitué notre dernière section concernant les langues d’Alsace : qu’est-ce que l’alsacien ? La réponse à cette interrogation est passée par l’analyse de la façon dont ce dernier a été nommé, décrit et catégorisé par les informateurs, et de l’utilité lui a été attribuée. C’est sur la base de la totalité de ces éléments, que nous construisons finalement en guise de pré-conclusion à cette étude, un bilan des représentations du dialecte évoquées dans les entretiens.

3.2 Présent, passé, futur de l’alsacien : état des lieux

Les premières analyses du corpus ont eu pour objectif de considérer comment les dix informateurs perçoivent la présence et la pratique de l’alsacien actuellement : de manière personnelle dans leur environnement quotidien, ainsi que plus globalement dans l’ensemble de la région. Les réponses à ces questionnements ont nécessairement généré, chez les informateurs, des va-et-vient temporels entre une situation présente supposée, un passé plus ou moins lointain, et une projection dans le futur.

Ainsi il ne semble pas se dessiner de profil-type de locuteurs dialectophones, et finalement non plus de stéréotypes au sujet de ces derniers. Néanmoins, l’espace privé et le cadre familial semblent, sans surprise, apparaitre comme les seuls refuges sûrs de la présence du dialecte. Les représentations que cinq de nos informateurs expriment au sujet du passé présentent une image particulièrement négative de l’alsacien. Ces représentations passées sont toutes explicitement réfutées et refusées par les informateurs concernés, lorsqu’on leur demande si l’on peut toujours dire qu’elles soient d’actualité. En outre, le fait que l’alsacien soit en train de décliner est généralement admis par tous les informateurs, bien qu’ils considèrent ce déclin de différentes façons (de la simple réduction à la disparition totale), avec différentes temporalités (en nombre de générations), et tous n’expriment pas d’avis personnel quant à ce déclin (et ceux qui le font vont du plus affectif, à la désinvolture la plus totale).

L’analyse des causes du déclin de l’alsacien se divise clairement en deux tendances. La première le lie à un détachement du dialecte, un manque d’intérêt pour ce dernier par rapport à d’autres langues, à portée internationale. Ce désintérêt semble ainsi être moins le fruit d’une dévalorisation négative que d’un manque de valorisation de l’alsacien, surtout en termes d’utilité. Selon la seconde tendance, ce sont les représentations négatives passées qui ont eu pour conséquence d’amorcer le déclin du dialecte, bien qu’elles ne soient plus d’actualité. Trois parmi les informateurs vont en outre dans le sens d’une « perspective optimiste », exprimant un ressenti (ou un espoir) selon lequel l’alsacien jouit aujourd’hui d’un nouveau prestige, permis tantôt par une prise de conscience collective des Alsaciens, ou bien par le biais d’initiatives institutionnelles.

3.3 Enseigner et apprendre le dialecte

Dans une seconde partie ont été confrontées les réponses des informateurs concernant l’enseignement et l’apprentissage de l’alsacien en contexte formel : d’abord dans un cadre de type associatif ou privé, puis plus précisément dans celui de l’école publique, et le rôle que celle-ci a à jouer dans le contexte du déclin du dialecte.

Ce qui ressort globalement de cette partie d’analyse, c’est tout d’abord qu’un seul de nos dix informateurs n’envisage pas que l’alsacien puisse être acquis en dehors de ce qui relève d’une pratique familiale. Concernant la possibilité de suivre des cours (privés) d’alsacien, les informateurs les imaginent essentiellement comme une sorte de quête, pour les Alsaciens, de leurs propres origines : c’est la valeur culturelle de la langue qui est clairement mise en avant. On constate en revanche que l’utilité du dialecte est tout à fait absente des discours des informateurs. Par ailleurs, lorsqu’il s’agit d’un enseignement de type scolaire, la stratégie exprimée diffère et c’est une sauvegarde à bien plus grande échelle dont il est question. Quoi qu’il en soit, le lien n’est que très peu fait entre cette hypothétique sauvegarde par l’apprentissage et la pratique réelle du dialecte.

3.4 L’allemand en Alsace

Historiquement, trois langues se croisent en Alsace : les parlers dialectaux alsaciens, l’allemand et le français. Un des objectifs a été d’observer les représentations de l’allemand, et de son éventuelle mise en comparaison (voire en concurrence) avec l’alsacien, pour le statut de « langue régionale ». De manière à lancer des réactions sur ce sujet, les informateurs ont été amenés à prendre position sur le système d’enseignement bilingue paritaire propre à l’Alsace, et au sein duquel l’allemand est présenté comme étant cette « langue régionale » (suivant la terminologie du Ministère de l’Éducation nationale).

Les réponses et réactions des informateurs sont assez consensuelles : si la proximité (géographique, historique, et linguistique) de l’allemand est bien admise, cette langue reste toutefois considérée comme exogène, quoique voisine. Cependant, lorsqu’il s’agit pour les informateurs de se positionner à ce propos, on en revient à la question de l’utilité de l’alsacien, par opposition à l’allemand. Tous les informateurs avancent alors qu’il demeurera toujours plus valorisant (parce qu’utile) d’apprendre une langue nationale (et donc à dimension internationale), que ce soit l’allemand ou l’anglais. Chez les quelques informateurs qui, bien qu’ils comprennent cette décision utilitaire, maintiennent que la place accordée à l’allemand aurait dû être celle de l’alsacien, un seul argument est avancé : celui de la force culturelle et identitaire que peut représenter l’alsacien. Nul n’évoque, par exemple, de possible complémentarité entre alsacien et allemand, mais uniquement un rapport concurrentiel. Enfin, seuls deux informateurs s’interrogent sur la capacité de l’alsacien à servir de langue d’enseignement à cause de ses caractéristiques linguistiques.

3.5 L’alternance de codes : français et alsacien

Étant donné que le français peut se substituer à l’alsacien dans tous les domaines, il a semblé évident qu’une analyse du rapport concurrentiel entre le français et l’alsacien dans les pratiques et les usages, n’avait aucune pertinence. Aussi, ce n’est pas le statut de la langue nationale qui a été étudié, mais plutôt les représentations et évaluations de la pratique de l’alternance codique français-alsacien et de ses locuteurs.

Les représentations de la majorité des informateurs à ce sujet sont assez positives. Outre le fait qu’il soit admis que c’est quelque chose de normal et de naturel, six d’entre eux considèrent ce mélange comme le signe d’une compétence égale dans les deux codes, et servant à l’efficacité du discours. Il est aussi perçu comme un mélange entre deux cultures d’appartenance, considérées comme égales. Trois autres informateurs, plus alarmistes, estiment que s’il n’y a pas de concurrence directe entre l’alsacien et le français dans les statut et domaine d’utilisation, celle-ci se joue en revanche sur les compétences des locuteurs. Plus il y aura de mélange, selon eux, plus ce sera le signe d’une défaillance, la plupart du temps au profit du français. Plus qu’un signe, c’en est même pour l’une des informatrices, une cause, à terme, du déclin du dialecte.

3.6 L’alsacien : qu’est-ce que c’est ?

Il s’est agi ici de reprendre la globalité des propos des informateurs sur l’alsacien, de façon à proposer une somme des représentations évoquées, en passant notamment par l’analyse de la manière dont la langue est décrite en termes linguistiques, les choix de glossonymes et de définitions, avant de revenir sur l’« utilité » qui est prêtée à l’alsacien. Cet ensemble devait permettre d’élucider l’interrogation suivante : comment est considéré l’alsacien ?

On notera tout d’abord que la proximité linguistique entre l’allemand et l’alsacien semble aller de soi pour la totalité des informateurs, bien que le niveau de proximité et la façon dont il est considéré varient. Aucun d’entre eux ne considère, cependant, que l’alsacien puisse être indissociable de l’allemand : tous vont dans le sens de son autonomisation linguistique. Les informateurs ont bien plus de difficulté à définir le rapport entre alsacien et français, les informateurs mettant surtout en avant une proximité lexicale. Il apparait toutefois que les dialectophones sont plus certains de l’existence d’un alsacien auquel le français ne se mélange pas, tandis que les seconds vont valoriser et considérer ce mélange comme naturellement propre au dialecte. Enfin, si l’on suit ces quelques éléments d’observation sur la description linguistique de l’alsacien en lui-même, il est considéré comme une entité relativement floue, que la variation dialectale, l’absence de norme et de standardisation officielle, rendent difficile à définir.

Dans les choix terminologiques qu’effectuent spontanément les informateurs pour nommer les parlers dialectaux d’Alsace, on a pu constater une préférence pour les termes à la fois les plus neutres (« langue ») et autonomisants (« l’alsacien »). Ces catégorisations spontanées apparaissent plutôt comme des précautions utilisées afin de caractériser une entité qu’ils ne savent définir avec certitude. Le terme « dialecte » est très peu employé spontanément, laissant supposer qu’il reste l’objet de doutes quant à ce qu’il représente, et la potentielle hiérarchisation qu’il pourrait poser.

Deux tendances principales ressortent, en revanche, à la question de « qu’est-ce que l’alsacien ». Certains le considèrent comme une « langue », c’est-à-dire un code linguistique, et toutes les langues peuvent ensuite être sous-catégorisées selon leur répartition géographique et/ou politique. Pour d’autres, une « langue » correspond forcément à un statut de langue officielle ou nationale, dont ne dispose pas l’alsacien. En niant à l’alsacien le statut de « langue », les informateurs concernés proposent alors bien une hiérarchisation parmi les idiomes, concourant ainsi à une dévalorisation de l’alsacien.

Enfin, la question de l’utilité de l’alsacien (son usage dans la société, tout comme son instrumentalisation : avec qui et dans quels buts) a été récurrente tout le long des entretiens. Tous les informateurs citent avant tout l’alsacien comme langue du contexte familial, allant souvent jusqu’à le restreindre exclusivement à cet usage. Plus spécifiquement, il est parfois considéré que sauf en cas de compétences insuffisantes en français, l’utilisation du dialecte semble prendre une dimension qui fonde l’identité de la famille : on parle alsacien par choix ou par jeu, et non par nécessité ou normalité. Dans le cadre professionnel, en revanche, si l’utilisation du dialecte peut ponctuellement représenter un atout, il n’est jamais considéré comme indispensable. Qu’ils aient une attitude plutôt positive envers l’alsacien, ou bien plus ambiguë, les informateurs sont quasiment tous dans une forme de déni de l’utilité de l’alsacien. Pourtant, cela se fait sans nécessairement passer par une dévalorisation du dialecte : l’alsacien se fait alors langue de l’identité.

4. Vers une langue de culture ?

Cette dernière partie vise à reprendre les principales tendances évoquées précédemment, de façon à constituer comme une somme des représentations de l’alsacien, et déceler globalement quelle image en ressort, avec ce qu’elle a de complexe et de paradoxal, et, finalement, quels jeux de valorisation et dévalorisation du dialecte sont à l’œuvre, dans la totalité de ce chapitre.

De manière globale, le fait de savoir parler alsacien est considéré par tous comme constitutif de l’identité ou de l’appartenance à la région des locuteurs, sans être toutefois indispensable. Seuls trois parmi les informateurs considèrent le fait de ne pas parler cette langue comme une erreur dans leur propre identité d’Alsacien. Plus majoritairement, il est considéré que si l’alsacien n’est pas une donnée tellement importante pour justifier de l’identité alsacienne d’un Alsacien, il n’en demeure pas moins un élément fondateur de ce qui serait pour eux l’identité de l’Alsace. Ainsi, l’attention est moins sur les locuteurs, mais donne plutôt l’idée de la langue comme une abstraction, un symbole de l’Alsace. L’attribution d’une telle fonction symbolique permet aux informateurs à la fois d’admettre et de justifier le fait que l’alsacien puisse ne pas avoir de réelle utilité en soi, sans passer par une réelle dévalorisation du dialecte. Les locuteurs dialectophones ne sont pas non plus dévalorisés, ou ramenés à une catégorie sociale ou à une région géographique particulièrement stéréotypée. A l’inverse, c’est plutôt leur diversité (notamment dans leurs âges) qui est mise en avant. La maitrise de l’alsacien n’est en aucun cas considérée comme un obstacle à l’apprentissage du français, ou générateur d’insécurité linguistique – comme ça a pu être le cas chez les générations précédentes.

On constate donc une large tendance à l’autonomisation de l’alsacien par rapport à l’allemand. Celle-ci s’observe par divers canaux : dans le choix du glossonyme, dans la description linguistique de la langue, mais aussi dans les statuts attribués aux deux langues, où l’alsacien est bien identifié comme langue de la région Alsace, et l’allemand celle de l’Allemagne. En revanche, le dialecte apparaît également, dans les discours, comme bénéficiant d’une certaine instabilité (de par sa variation, et la relative absence de forme écrite standardisée). Cela est alors caractérisé par les informateurs comme la preuve d’un manque de fonctionnalité et de sérieux de l’alsacien, pour finalement en faire un idiome à l’importance et au prestige amoindris. Les représentations les plus négatives du dialecte touchent toutefois surtout à son manque d’utilité voire de potentialité d’utilisation. Cela constitue pour certains une justification suffisante pour expliquer qu’il ne soit pas nécessaire de l’enseigner, pour d’autres qu’il ne soit plus transmis ou appris. Ce manque d’utilité est admis comme allant de soi, même par les informateurs qui sont les plus proches du dialecte.

En l’absence de fonctionnalité, c’est donc sur la valorisation d’une dimension plus symbolique de l’alsacien que tous les informateurs se rabattent : celle de symbole identitaire de l’Alsace. Comme nous l’avons vu, cela se fait moins à l’échelle du locuteur dialectophone, qu’en ce que la langue représente en termes de culture et de patrimoine. Cela est notamment illustré par les raisons invoquées, qui pourraient pousser un individu à apprendre le dialecte : identitaires, culturelles ou originelles. Cependant, cette dimension de symbole confère un certain prestige au dialecte alsacien, dans l’imaginaire des informateurs. Cette valorisation symbolique, si elle va dans le sens d’une sauvegarde du dialecte en tant que langue de la culture ou de l’identité de l’Alsace, ne va paradoxalement pas dans celui de la réinstauration de la langue dans les pratiques sociales et les usages. Elle reste, à l’inverse, plutôt de l’ordre d’un idéal théorique ou esthétique, distincte des besoins de la société actuelle : celle qui s’ouvre sur le monde, et qui nécessite une langue pour les communications fonctionnelles, qui soit de large diffusion et qui permette si possible de s’ouvrir à un espace économiquement attrayant – par exemple l’Allemagne.

Les représentations de l’alsacien apparaissent donc en double teinte. D’un côté celle d’une langue dont la maîtrise et la pratique sont considérées de manière valorisante, où la langue se fait garante d’un patrimoine culturel, d’une histoire, et d’une identité régionale. Paradoxalement, la dimension fonctionnelle de cette langue, dans le présent comme le futur, semble niée, et par conséquent son utilité sociale apparaît comme inexistante. C’est finalement dans ce paradoxe-là que s’affirme toute la dualité entre identité et utilité, dilemme qu’aucun des dix informateurs de cette recherche n’est parvenu à résoudre. Mais ne peut-on pas plutôt considérer qu’il y ait plusieurs réponses à cette question ?

4.1 Le français régional d’Alsace

S’il domine largement les autres langues de la région (l’allemand et l’alsacien), le français tel qu’il est parlé aujourd’hui dispose toujours de particularismes dits régionaux (suivant un découpage plutôt historique qu’administratif). Ces derniers sont autant de marques, à l’intérieur d’une langue pourtant commune, de variations diatopiques : des marques indiquant l’origine, l’espace d’habitation ou de socialisation des individus, et qui sont visibles au travers de leur expression.

Parmi les particularités qui forment ces français régionaux, nous avons voulu en distinguer deux types : les éléments touchant aux aspects de la prosodie et prononciation de la langue (donc l’« accent »), et ceux touchant plus au lexique et aux collocations (donc les mots et expressions). Ce sont toujours les représentations qui sont au cœur de cette partie : représentations des langues, et précisément de ce français d’usage régional, dans les pratiques, les usages, et ce qu’il semble indiquer de celui qui le parle. En somme, il s’est agi de voir quelles valeurs sociales (Simon et al., 2012 : 27) lui étaient attribuées et si, comme l’alsacien, la logique des informateurs allait plutôt dans le sens d’une valorisation ou au contraire d’une dévaluation de ces particularités – et dans les deux cas pour quelles raisons.

4.2 L’accent alsacien et les accents régionaux

Par « accent régional », il faut entendre la somme des variations prosodiques (intonation, accentuation et rythme) et articulatoires (production des sons) de la langue parlée, considérées comme caractérisant le français d’usage en Alsace. Ce sont les représentations de l’accent en tant que marqueur qui ont été au cœur de cette analyse. En somme, que dira ce trait d’« alsacianité » de celui qui parle, d’après les informateurs, et une nouvelle fois, sont-ils plutôt dans une logique de valorisation de cet accent ? La question a été abordée en passant par différents biais, en commençant par faire parler les informateurs de leurs propres pratiques. Ensuite en observant ce qui était dit des accents régionaux en France, avant de comparer ces observations avec les discours tenus sur l’accent alsacien en particulier. Pour finalement en venir à la question de la norme du français, et de la manière dont se positionnent les informateurs par rapport à un accent français dit standard.

Dans les premières discussions sur ce thème, sont générés à la fois des rapports de proximité, d’attachement affectifs, voire presque d’une certaine revendication, mais aussi des attitudes plus négatives envers les locuteurs concernés par ce mode de parler – sans forcément aller jusqu’à une stigmatisation. Un seul des informateurs fait part d’un sentiment d’insécurité linguistique dans certains contextes, et une gêne quant à son propre accent.

Les perceptions des informateurs sur les accents régionaux semblent se découper en trois catégories : marqueur identitaire, social ou géographique neutre. La première est celle partagée par le plus grand nombre d’informateurs, pour lesquels l’accent est perçu comme un des traits constitutifs de l’identité de chacun, dans une perspective de valorisation de la différence interpersonnelle, de l’expression de son identité. Une seule informatrice considère l’accent comme marqueur social, supposant qu’au-delà de la provenance géographique, l’accent témoigne également d’un plus faible niveau d’éducation, et d’une moins bonne maitrise de la langue française. Enfin, une seule informatrice propose de considérer l’accent comme un marqueur géographique neutre : partant du point où tout le monde en France aurait forcément un accent régional, celui-ci apparait alors comme neutre.

En contrastant ces retours avec ce qui est dit de l’accent alsacien, on constate que de manière générale, les informateurs estiment que cet accent ne sera pas considéré différemment des autres lorsqu’il s’agit d’être dans une logique soit de valorisation (pour trois informateurs) ou plus neutre (pour deux d’entre eux). Dans la plupart des cas, ces positionnements coïncident avec la proximité que peuvent exprimer les informateurs envers l’alsacien en général. Ils considèrent ainsi que, comme pour la langue, si une stigmatisation ciblant les Alsaciens a bien pu exister, celle-ci appartient au passé et dépassée.

Seul un des informateurs a un avis très favorable par rapport aux accents régionaux (et notamment le sien, celui du sud), mais considère celui d’Alsace de manière autrement plus négative et sur la base de caractéristiques très subjectives et d’ordre esthétique. Pour deux informateurs, la stigmatisation de l’accent alsacien existe toujours et se base sur des représentations négatives de ce dernier (« pas sexy », « paysan »), elles-mêmes fondées sur des stéréotypes. L’un d’entre eux oscille toutefois entre la valorisation de ce que l’accent représente de la part d’identité d’une personne, et la dévalorisation de ce dernier. Pour négocier ces deux tendances a priori opposées, il s’appuie sur la quantification de l’accent – un élément également repris par la plupart des informateurs, donc considéré comme important. Ainsi, un accent sera plus facilement accepté s’il reste léger et discret, et tout dépendra également d’autres éléments langagiers présents dans le discours. Il apparait alors que la catégorisation d’un locuteur par son parler nécessitera souvent d’être considérée comme un tout, dont l’accent ne peut être extrait à lui tout seul.

Enfin, cette idée même de quantifier un accent laisse entendre qu’il existerait un référent zéro en termes d’accent. Aucun informateur ne parvient cependant à faire part d’une norme de référence (que ce soit celle de Paris ou une autre) à laquelle s’en tenir fermement. La norme apparait alors plutôt comme une forme d’idéal, et non pas un référent concret vers lequel tendre.

4.3 Régionalismes et alsacianismes

Par commodité, il a été choisi d’utiliser le terme « régionalismes » pour l’ensemble des particularités d’ordre lexical et morphosyntaxique du français d’usage régional – et « alsacianismes » lorsque ce sont de celles d’Alsace dont il est question. Ce n’est pas tant les représentations des régionalismes en eux-mêmes que nous avons cherché à identifier dans les discours des informateurs, mais plus globalement comment ceux-ci sont mis en rapport avec la langue française et le dialecte alsacien. Et, de la même manière que pour l’accent alsacien, il s’est agi d’examiner de quoi ces éléments semblent être les marqueurs, et quel statut leur était attribué, pour voir finalement quelles représentations de ce français d’Alsace sont exprimées.

On notera toutefois que cette thématique des régionalismes est la dernière qui a été traitée, dans la totalité d’un guide d’entretien déjà long, pour les informateurs. On ressent dans les réponses développées une certaine fatigue ou lassitude des informateurs (les réponses sont moins longues, moins complexes). Aussi, cette dernière partie du travail est à considérer plutôt comme une ébauche, qui mériterait d’être approfondie.

Les premières observations effectuées montrent que la catégorisation de l’origine des régionalismes est directement liée à la connaissance (même partielle, fragmentaire) du dialecte : ainsi, seuls les informateurs qui se trouvent incapables d’effectuer une quelconque traduction s’orientent vers des théories qui ne différencient pas les expressions alsaciennes de celles qui peuvent être propres à n’importe quelle autre région de France. En outre, certains informateurs (parmi les dialectophones uniquement) catégorisent d’emblée ces expressions en termes d’erreurs, dans une attitude déjà prescriptive.

Lorsqu’il s’agit de chercher à analyser en quoi les régionalismes sont considérés comme étant des marqueurs, ces deux tendances s’opposent de façon plus forte encore. En effet, les informateurs non-dialectophones (ou qui le sont seulement partiellement) partagent l’idée que finalement l’acceptabilité (en contexte de pairs ou non) primera sur la grammaticalité des formes en question – donc l’usage prime sur la norme prescrite. Ces régionalismes d’Alsace sont donc plutôt valorisés, et considérés comme faisant partie d’une norme propre à la région. Cette représentation des régionalismes, comme tenant d’une norme intermédiaire, qui ne serait ni celle de l’alsacien ni celle du français standard est donc la plus partagée.

Cela n’empêche que d’autres informateurs présentent des discours tout à fait à l’opposé. Ainsi, deux d’entre eux (dialectophones) maintiennent une position très puriste et opposée au mélange des codes. Pour eux il n’est pas question d’une norme alsacienne : il s’agit soit de celle du français, soit de celle de l’alsacien, mais les influences intermédiaires seront perçues comme déviantes et critiquées. Ce qui est, finalement, tout l’inverse d’un autre informateur, également dialectophone, et qui considère, quant à lui, les deux langues (français et alsacien) comme étant de plus en plus difficilement dissociables.

De la même manière que pour l’accent, les informateurs ont été interrogés sur ce qui constituait la norme du français, de manière générale. Cette fois encore, tous semblent au fil des discours supposer son existence, sans jamais être capables de dire de laquelle il pourrait s’agir et qui en sont les garants. Plusieurs vont jusqu’à remettre en question son existence même. Tous les informateurs semblent toutefois avoir bien intégré l’idée que la langue varie dans l’espace, et qu’elle sera différente en Alsace et dans d’autres régions, proches ou lointaines. En outre, les spécificités qu’ils détectent chez les Alsaciens ne sont finalement pas forcément plus problématiques que celles d’autres groupes : le « petit pain » ne sera pas plus mal perçu que la « chocolatine ».

5. Conclusion

L’objectif du travail était, de manière générale, d’extraire, observer et analyser les représentations des langues d’Alsace présentées dans les discours épilinguistiques de nos dix informateurs alsaciens. Sans chercher à en tirer des conclusions définitives, nous avons tout de même pu distinguer, au fil des analyses, un certain nombre de tendances intéressantes qui permettent de construire une image de la réalité telle qu’elle est perçue et vécue par ces sujets. À travers les représentations des langues en présence (surtout de l’alsacien et du français régional d’Alsace), gravite tout un ensemble de problématiques plus ou moins liées : celles de l’identité, de la norme, de l’enseignement, entre autres. L’une des richesses de cette étude aura peut-être été celle de ne pas se limiter à l’une ou l’autre de ces dernières, mais d’essayer, autant que faire se peut, de les considérer dans leur ensemble et leur complexité, afin d’en dégager une image, entre pratiques, usages, discours, attitudes et représentations, des plus globale qu’il soit.

5.1 Jeux de valorisations et dévalorisations

L’une des principales interrogations a consisté à savoir si ces langues et particularités langagières d’Alsace souffraient encore aujourd’hui d’un faible prestige, d’une stigmatisation, et de représentations globalement négatives. À cette question, les observations semblent montrer que, de manière générale, la pratique de l’alsacien comme celle d’un parler français caractéristique d’Alsace, ne génèrent pas d’imaginaire négatif ou de dévalorisations. Mais cette réponse est évidemment à nuancer.

L’avenir des parlers dialectaux alsaciens est ainsi considéré de manière relativement pessimiste, dans la mesure où les informateurs les estiment en nette perte de vitesse. Si les informateurs expriment bien une certaine nécessité de ralentir ce déclin, c’est toutefois pour des raisons quasiment exclusivement symboliques, puisque la langue est considérée comme indépendante de toute utilité sociale. C’est donc une fonction symbolique du dialecte qui est mise en avant et qui le présente comme une langue de la culture alsacienne plus qu’un moyen de communication.

Cette fonction symbolique bénéficie, elle, d’un traitement favorable et positif, tandis que la fonction utilitaire du dialecte est tout simplement niée, lui conférant par là un statut autrement plus dévalorisant. La capacité langagière de celui qui maitrise le français et l’alsacien est considérée comme un atout, culturellement et symboliquement, mais elle est aussi tenue pour inutile. Et parmi les seuls bénéfices qui sont conférés à cette capacité, figure celle de considérer l’alsacien non pas comme une fin en soi, mais bien un moyen pour accéder à une langue qui pourra elle servir à son locuteur – par exemple l’allemand. De ce paradoxe, il ressort que le dialecte n’est plus, symboliquement, considéré comme étant un fort composant de ce qui fonde une identité alsacienne, à l’échelle des individus, mais plutôt comme un constituant abstrait de ce qui fait la culture alsacienne.

On retrouve certains parallèles avec l’alsacien, dans l’expression de la dimension symbolique du français régional, au sein des discours des informateurs. L’accent pourra parfois être considéré comme prenant le rôle de marqueur de l’identité, et la définition d’une norme régionale, autonome, dans les usages et alsacianismes est également évoquée. Cependant, la revendication identitaire qui passerait par ces marqueurs est aussi à nuancer. En effet, la quantification de ces particularités, comme le fait de les réserver à certaines situations précises, ou bien d’en maitriser l’intensité, est largement mise en avant. De plus, il ressort, même au sein de ce petit corpus, plusieurs jugements négatifs de ces marques (surtout l’accent), et partant de critères esthétiques et subjectifs.

Suite à ce travail, on pourrait se demander si pour certains Alsaciens non-dialectophones mais qui valorisent et revendiquent l’usage d’un français régional d’Alsace, celle-ci ne serait pas en train de devenir leur parler régional. Ne pas parler alsacien (parce qu’il n’y a pas eu de transmission), dans cette perspective, ne rend pas ces informateurs moins alsaciens que d’autres, puisqu’il leur reste la possibilité de faire passer cette revendication par le français, dans ses particularités diatopiques. Cette tendance nécessiterait toutefois d’être observée dans le cadre d’une enquête subsidiaire, et nous n’en posons ici que l’hypothèse.

5.2 La supposition d’une rupture

Le choix d’informateurs issus de cette tranche d’âge (et par conséquent nés dans les années 1990) et n’étant pas tous dialectophones s’est fait sur l’hypothèse qu’il pourrait y avoir une certaine rupture entre eux et les générations précédentes, dans la vie desquelles le dialecte a pu être plus présent. Cette rupture semble être bien ressentie par nos informateurs, puisqu’un certain nombre d’entre eux fait non seulement état d’un décalage entre les générations précédentes, mais également les suivantes, plus jeunes. Les informateurs semblent en effet se situer eux-mêmes dans une phase de transition, une forme d’intermédiaire. Ils partagent le sentiment d’être dans une période de changement, entre une époque où le dialecte était à la fois plus présent et plus dévalorisé, et un futur hypothétique où l’usage de ce dernier s’éteint, mais où également il perd même de sa valeur symbolique, auprès des individus.

En dépit de tels discours, on remarque également que l’engagement en faveur de la sauvegarde du dialecte reste somme toute assez limité. Si ce souhait s’exprime dans les discours de certains, il reste absent dans les pratiques – laissant ouverte une question générale et qui va bien au-delà de nos observations : quel avenir pour les parlers dialectaux en Alsace ?


BIBLIOGRAPHIE

HUCK Dominique, BOTHOREL‑WITZ Arlette & GEIGER‑JAILLET Anemone, 2007, « L’Alsace et ses langues. Éléments de description d’une situation sociolinguistique en zone frontalière », dans ABEL Andrea, STUFLESSER Mathias, VOLTMER Leonhard (eds.), Aspects of Multilingualism in European Border Regions: Insights and Views from Alsace, Eastern Macedonia and Thrace, the Lublin Voivodeship and South Tyrol, Bozen/Bolzano, EURAC Research (Europäische Akademie/Accademia Europea/European Academy), p. 5‑93.

SIMON Anne-Catherine, HAMBYE Philippe, BARDIAUX Alice & BOULA de MAREÜIL Philippe, 2012, « Caractéristiques des accents régionaux en français : que nous apprennent les approches perceptives ? », dans SIMON Anne‑Catherine (dir.), La variation prosodique régionale en français, Bruxelles, De Boeck, p. 27‑40.


DISCUSSIONS

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Notes

1 Nous avons utilisé dans ce travail le glossonyme alsacien, ainsi que les termes dialecte ou langue (régionale) d’Alsace, nous référant ainsi à « l’ensemble des parlers dialectaux alémaniques et franciques présents dans l’espace alsacien » (Huck et al., 2007 : 10).

2 Le corpus a été constitué à partir de la transcription des dix entretiens, effectués auprès d’autant d’informateurs, entre juillet et août 2016. Les enregistrements audio durent chacun entre 35 minutes et 2 heures, pour un total de près de 11h30 d’enregistrements.

3 Une fois enregistrés, les entretiens ont été transcrits, et c’est sur la base de ces transcriptions que nous avons pu procéder à l’analyse des données.


POUR CITER CE DOCUMENT

SPERANDIO, Chloé, 2018, «Représentations des langues, accents et régionalismes d’Alsace. Étude empirique et sociolinguistique», Les Cahiers du GEPE, N°9/2017. Migration(s) et langues ; langues et espace(s), Strasbourg : Presses universitaires de Strasbourg, URL : http://cahiersdugepe.misha.fr/index.php?id=3118
 


A PROPOS DE

Chloé SPERANDIO

sperandio.c@outlook.com
Chloé Sperandio est diplômée de l’Université de Strasbourg en sociolinguistique (Master Plurilinguisme et Interculturalité, options Contacts de langues et de culture) et en didactique (Master Didactique du FLE), et de l’Université Sorbonne Nouvelle (Master 1 Sciences du langage). Effectués dans le cadre des Masters, ses travaux portent sur les représentations et l’enseignement des langues en Alsace.